«Comment vivre avec tant de livres en cendres?»

Corina Ciocarlie/ Dans la nuit du 18 avril, la «maison-bibliothèque» de l’écrivain Lambert Schlechter était la proie des flammes.

Il y a tout juste un an, pour les besoins d’une exposition présentée au CNL, des écrivains luxembourgeois racontaient leur façon de voyager, de livre en livre, d’une maison l’autre.
Pour Jean Portante, le périple avait pris la forme d’un va-et-vient entre Differdange et San Demetrio, jusqu’au jour où la terre s’est mise à trembler à L’Aquila et aux alentours. Le 6 avril 2009, son village des Abruzzes est devenu inhabitable: maisons fissurées, maisons abandonnées, maisons sans âme… Au-delà de la tragédie humaine et des dégâts matériels, il y a eu maints dommages collatéraux, de nature symbolique.
Pour le poète qui, dans son appartement parisien, travaillait à un livre intitulé La Réinvention de l’oubli, le séisme – de magnitude 6,3 sur l’échelle de Richter – a réduit en miettes tout un paysage intérieur, fait de paradis perdu et de mémoire inventée. «Comment vivre avec tant d’origine en ruines?» La question est restée, évidemment, sans réponse…

Petits travaux en cours

Lambert Schlechter, de son côté, racontait sa vie comme une suite de déménagements: du Limpertsberg à Eschweiler, en passant par Hollerich, Junglinster et Ingeldorf. L’écrivain, à la fois architecte et artisan de sa maison, de ses maisons, détaillait son art de manier le pinceau, le marteau et le tournevis pour déployer sur plusieurs niveaux des kilomètres de planches, qui «font toutes quarante-neuf centimètres sur vingt»: «et mon dedans c’est mes quatre murs et encore quatre murs et encore quatre murs de nombreuses fois quatre murs c’est la multiplication de mes petits travaux je n’en aurai jamais terminé».
Au fil des rangements et dérangements réitérés, une savante architecture circulaire s’est mise en place pour abriter les différents «domaines» – chinois, ancien, italien, allemand, érotique, etc.: «Devant la porte, dans le vaste grenier, c’est l’antichambre, quarante étagères avec des milliers de livres, c’est le fonds, la réserve. Ici, dans la chambre, c’est le premier cercle, dehors c’est le deuxième, le troisième, le quatrième, le cinquième. (…) Les piles de mes livres, ça fait une houle et un ressac, tout le temps en mouvement, les uns disparaissent coulent font naufrage, d’autres émergent, je les redécouvre, continue à lire, là où j’ai arrêté il y a trois jours, ou trois semaines, ou trois mois, ou trois ans, parfois trente ans, et je n’ai pas perdu le fil, et le fil se tisse dans mon tissage…».
En poursuivant son périple immobile autour de sa maison-bibliothèque, le poète pensait à Wittgenstein terré dans son blockhaus norvégien, à Thoreau dans sa cabane, à Perros dans ses mansardes, mais avant toute chose, à Montaigne penché sur ses Essais dans la «librairie» de sa tour ronde. Lambert Schlechter n’a pas manqué l’occasion de se rendre au château du Périgord, juste pour le plaisir d’aller s’asseoir dans le fauteuil du maître, «regardant le mur concave & vide, en face, où se trouvaient les livres, cœur battant, larmes prêtes à jaillir». Ce qui l’a ému au plus haut degré ce jour-là, c’est d’avoir appris qu’il y avait un projet de reconstituer la bibliothèque: «et les planches, et les livres. Les mille livres de Montaigne».

Une manière d’être

Entre-temps, on sait que les maisons tremblent, que les maisons brûlent, que les maisons – y compris celles des poètes – sont fugitives, hélas, comme les années… Dans la nuit du 18 avril, celle de Lambert Schlechter a pris feu. Le CNL déploie d’énormes efforts pour récupérer une partie des manuscrits et des carnets endommagés. Mais il faudra attendre que les scellés soient levés pour voir ce qui, des milliers de volumes soigneusement rangés sur les kilomètres d’étagères en bois, a pu résister aux flammes et aux lances d’incendie.
Comment vivre avec tant d’origine en ruines? Comment vivre avec tant de livres en cendres? D’une façon ou d’une autre, il faudra que la «librairie» d’Eschweiler puisse exister à nouveau, là où Lambert Schlechter s’installera bientôt, le long de la Moselle ou ailleurs.
En attendant, on l’imagine déjà en train de dresser sa liste des mille livres essentiels, sans lesquels l’existence n’est tout bonnement pas imaginable. Les mille livres au «cœur battant» – à commencer par Lucrèce, Platon et Marc-Aurèle, pour arriver justement aux Essais de Montaigne, qu’il faudra absolument récupérer dans l’édition Villey… Le temps, comme on dit, fera le reste.
«Ma librairie, j’écrirai peut-être le poème de toute cette dinguerie livresque qui se bouscule ici autour de moi», lisait-on dans Le Silence inutile.
«Je vis pour et avec ces piles et liasses de papier. C’est une manière d’être, une façon de vivre».

* Ensemble avec Edmond Donnersbach, nous appelons à votre générosité afin d’aider Lambert Schlechter à reconstituer une partie de sa bibliothèque. Vous pouvez déposer à son nom un chèque-cadeau du montant de votre choix à la librairie Alinéa, rue Beaumont à Luxembourg-ville ou un don par virement (LU06 1111 1238 0634 0000 CCPL en indiquant, dans le libellé du virement, «Bibliothèque Lambert Schlechter».