Commedes champs de fleurs /«Pupille» de Jeanne Herry

Manfred Enery / Accouchement sous X, aide sociale à l’enfance,adoption… Jeanne Herry examine et arpenteles parcours de combattant(e)s ,des hommeset des femmes qui célèbrent la vie.

La réalisatrice construit non pas un banal dispositif conceptuel à visées sociales, mais un corpulent scénario qui raconte la rencontre de deux personnes immenses – un bébé né sous X et une jeune femme qui candidate pour son adoption. Le parcours est long jusqu’à ce que se croisent les regards de Théo et d’Alice Langlois (Elodie Bouchez) et que leurs pupilles s’attisent, prometteuses et déjà complices. Les regards sont innombrables dans Pupille. Jeanne Herry les capte en gros plans souvent très rapprochés, comme si on adhérait aux peaux qui les environnent pour les respirer.

Des regards comme autant de prises d’affection qu’on garde au plus profond de notre empathie, sans qu’on se noie pour autant dans un quelconque pathos qui est trop souvent obligatoire dans les films dont le héros est un bébé. Clara, l’étudiante qui vient accoucher dans cet hôpital breton au terme de sa grossesse, déclare à l’infirmière qui l’accueille, Lydie (Olivia Côte): «Je veux pas…! Je ne peux pas le garder!». Et le regarder est impossible pour Clara. L’infirmière lui demande son nom. Elle refuse. Une assistante sociale recueillante (Clotilde Mollet) lui assure que le secret sera respecté, tout en expliquant à Clara le processus administratif de l’adoption. De l’abandon de l’enfant par sa génitrice jusqu’à la rencontre d’Alice et de Théo. Suivent la déclaration administrative de l’enfant né sous le secret, et la coordination assumée par une autre assistante sociale (Sandrine Kiberlain) qui, elle, travaille en permanence avec l’assistant familial (Gilles Lellouche). Cette mécanique administrative, qui semble bien huilée et que gère avec élégance l’assistante sociale en chef (Miou-Miou), connaît cependant quelques turbulences.

Jeanne Herry a en effet cru bon de développer, sous la forme d’un récit choral qui se déroule en flashbacks, des pans de la vie de presque tous les intervenants s’occupant de Théo et d’Alice. Comme si les assistants sociaux qui veillent au bien-être de leurs patients avaient obligatoirement des problèmes affectifs ou existentiels. Parfois on s’y perd, d’autant plus que le parcours d’Alice se déroule sur une dizaine d’années.

Des personnages très secondaires sont à peine esquissés – comme le père d’Alice, joué par un Jean-François Stévenin parfait, ou l’un des amants d’Alice, qui est comédien. En dépit de ces petites broutilles narratives, on sait gré à Jeanne Herry de ne pas nous avoir imposé la lourdeur didactique d’un documentaire débitant l’adoption de A à Z.

Les assistants, par contre, sont campés par des comédiens en état de grâce. On ne les a jamais vus ainsi. A commencer par Gilles Lellouche qui se voit enfin dépouillé de son image de beauf testostéroné. On le savait depuis Thérèse Desqueyroux (Claude Miller, 2012), il est capable de faire l’ange autant que la bête, animé du même talent pour dispenser le silence qui résonne et la parole qui trouble. Dans Pupille, il garde son physique un brin rugueux, tout en jouant à fond l’humilité teintée d’humour attendrissant. Sandrine Kiberlain, qui interprète Karine, module avec tact l’efficacité professionnelle et la fragilité affective, tout en jouant parfaitement avec le chewing-gum qui lui sert à la fois d’exutoire et de paravent.

Que dire de Clotilde Mollet, cette grande comédienne qui brûle plus les planches (avec Didier Bezace, Charles Tordjman…) que les écrans (Jacques Audiard, Benoît Jacquot…)? Elle est absolument divine quand elle passe de l’affable douceur à la folie raisonnable pour nous raconter la solitude intrinsèque de son personnage.

Quant à Elodie Bouchez (palmée d’or à Cannes en 1998 pour La Vie rêvée des anges d’Erick Zonca), c’est un peu son retour. Le qualificatif est galvaudé, mais on dira d’elle qu’elle est lumineuse dans son personnage d’audiodescriptrice de théâtre en mal d’enfant. D’un champ de mines, qu’elle transforme en (contre)champ de fleurs – comme le service social lui explique le parcours de l’adoption –, Elodie Bouchez illumine un film aussi délicat que profondément bouleversant.