Cocktail soviétique / «The Death of Stalin» d’Armando Iannucci

Misch Bervard /L’adaptation cinématographique d’une BD française crée une vraie valeur ajoutée.

Joseph Staline est décédé le 5 mars 1953. Découvert inconscient quatre jours plus tôt dans sa datcha de Kountsevo, il a fallu plus de vingt-quatre heures avant que les responsables du comité central du parti communiste d’Union soviétique ne laissent un médecin s’approcher de lui. Le 28 février, le secrétaire général avait encore présidé une réunion au Kremlin à propos du complot des blouses blanches, une machination montée de toutes pièces par le NKVD pour accuser des médecins (majoritairement juifs) d’avoir assassiné deux dirigeants soviétiques et planifié d’en tuer d’autres. Cela paraît donc compréhensible que, dans l’entourage de Staline, personne ne veuille prendre la responsabilité de laisser un médecin s’approcher de lui. En plus, certains de ses proches collaborateurs devaient très bien savoir que le dictateur prévoyait des purges les concernant, et n’avaient donc aucun intérêt à ce qu’il se remette de ce qui sera officiellement reconnu comme une hémorragie cérébrale.

Ce sont là des faits historiques sur lesquels Fabien Nury a basé le scénario de sa bande dessinée La Mort de Staline. Une histoire vraie… soviétique (2010 et 2012). Dans son prologue, il avertit les lecteurs qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, dont les auteurs «n’ont guère eu besoin de forcer leur imagination, étant incapables d’inventer quoi que ce soit d’équivalent à la folie furieuse de Staline et de son entourage». Nury connaît maintenant la chance de voir son scénario adapté au cinéma par l’Ecossais Armando Iannucci.

Ce dernier a débuté sa carrière sur les radios et télés publiques britanniques, et s’est surtout fait connaître par la sitcom politique The Thick of It à la BBC, et plus tard son adaptation américaine pour HBO sous le nom de Veep. Au cinéma, on a pu voir de lui un segment du film à sketches Tube Tales (1999), et surtout In the Loop (2009), autre produit dérivé de The Thick of It que certains critiques ont encensé comme meilleure satire politique depuis Docteur Folamour de Kubrick.

Iannucci respecte la structure générale de la bande dessinée d’origine, ainsi que son goût du détail historique (des décors, comme celui des obsèques de Staline, jusqu’aux modèles de voiture conduits par les ministres…), mais il s’approprie l’histoire, en accentuant l’aspect ironique de la situation et des personnages. Et comme à son habitude, le réalisateur sait exactement jusqu’où il peut aller dans le mauvais goût (qu’implique forcément le traitement satirique de personnages réels qui ont causé la mort et la misère de millions de personnes).

Le spectateur ne rit pas de la cruauté de Staline ou de Lavrenti Beria (ministre de l’Intérieur et chef de la police secrète), mais de leur petitesse et de l’absurdité des situations dans lesquelles ils se retrouvent. On pourrait reprocher à Iannucci de rendre le personnage de Nikita Khrouchtchev trop sympathique, vu les exactions dont celui-ci se rend coupable dans la lutte pour le pouvoir suprême, et de surtout mettre en avant son désir de réformes du système de l’URSS. Mais on est bien dans un film, et heureusement on n’oublie jamais qu’il s’agit d’une fiction. Ceci notamment grâce à l’idée de génie de faire parler tous les acteurs dans leur idiome de tous les jours. Ainsi les Anglais, comme le shakespearien Simon Russell Beale (Beria) ou le monty-pythonien Michael Palin (Molotov), parlent le plus pur Queen’s English, alors que les Américains Steve Buscemi (Khrouchtchev) et Jeffrey Tambor (Malenkov) ne renient pas leur parler new yorkais ou californien. Ceci produit un effet de distanciation brechtien tout à fait intéressant, aux antipodes des ridicules «r» roulés qu’on a l’habitude d’entendre chez les Russes du cinéma hollywoodien à la Red Sparrow.

Mais indépendamment de cet artifice langagier, tous les acteurs sont plus que convaincants, et démontrent en passant qu’on peut interpréter des personnages historiques crédibles sans masques en silicone.

Notons que les dialogues originaux crées par Iannucci et son équipe de scénaristes ne sont pas pour rien dans le plaisir intelligent que nous procurent ces comédiens, et c’est là un autre bonus du film par rapport à la bande dessinée qui est à son origine.

Le spectateur ne rit pas de la cruauté

de Staline ou de son entourage, mais

de leur petitesse et de l’absurdité des situations dans lesquelles ils se retrouvent.