Circulations / Au Fonds régional d’art contemporain (FRAC) Lorraine, à Metz

Christophe Prévost / Comment une œuvre peut-elle révéler autre chose dans un contexte différent? Une interrogation de l’exposition «Présences voyageuses».

Dégagée de toute réalité physique, la question peut paraître froide et conceptuelle. Elle constitue le fil rouge des quatorze œuvres présentées dans le cadre de la nouvelle proposition du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine à Metz.

Et vient rappeler que l’une des missions principales de l’institution était de constituer une collection et de la présenter à travers la Lorraine. Ainsi, pour trois expositions annuelles à Metz, dix-huit sont présentées hors les murs. On sait moins que trois cents œuvres d’art sortent chaque année des réserves messines, soit plus de 25% de la collection. Pour être exposées en région, mais aussi en France et parfois très loin, à l’étranger – San Francisco, Buenos Aires, Taïwan… Certaines n’ont même encore jamais été montrées en Lorraine comme L’atelier de Geta Bratescu, présentée au pavillon roumain de la Biennale de Venise il y a deux ans.

D’autres questions titillent la directrice Fanny Gonella, elle-même grande voyageuse et qui, arrivée il y a à peine un an, trouve à travers cette exposition une manière de s’approprier le FRAC de Lorraine: «Qu’est-ce qu’une collection? Et quelle est sa pertinence?».

Dans une sorte de mise à distance du quotidien, Présences voyageuses est aussi une façon de révéler à quel point la notion de parcours des œuvres et des idées l’habite. «Chaque exposition est presque la constitution d’un nulle part, regroupant de manière arbitraire plusieurs contextes de partout. C’est un exercice complexe de grand écart.»

Au-delà de l’intérêt que l’on porte pour telle ou telle œuvre de la collection, la vertu de l’exposition est de dévoiler son itinéraire: de son contexte d’émergence et de production à sa réception, à chaque fois différente selon le lieu et le contexte historique d’accueil. Chaque visiteur peut ainsi même constituer son petit livret souvenir, sur la base de tout ou partie des feuillets qui accompagnent chaque œuvre, symbolisant son rayonnement et regroupant les textes multilingues de sa présentation dans les expositions où elle a été accueillie, kaléidoscope de regards pluriels.

Une façon aussi d’introduire la notion de temporalité, et celle de la capacité d’une œuvre à se réinventer. A l’image de cette boule de cristal dont la surface abîmée par des impacts traduit les multiples trajectoires qu’elle a pu emprunter.

La métaphore proposée par Nina Beier & Marie Lund prend un aspect plus immatériel avec L’empreinte, un jeu sur l’oralité et la transmission de bouche à oreille: un médiateur donne au visiteur la description d’une œuvre qui n’est pas dans l’exposition, qu’il ne connaît pas et sur laquelle aucun document ne lui a été fourni – seul un récit leur en a été fait.

La transmission orale et ses effets est aussi l’objet du travail de Ian Wilson, sorte de sculpture sociale s’appuyant sur les conversations d’une vingtaine de personnes sur un même thème. Ou de celui d’Andrea Fraser et sa performance délicieusement subversive au Guggenheim de Bilbao.

Son Le petit Frank et sa carpe la montre filmée en caméra cachée, détournant en postures sensuelles les descriptions de l’audioguide qui font l’apologie de l’architecture de Frank Gehry. Ailleurs, Silvia Kolbowski avec l’installation vidéo An Inadequate History of Conceptual Art, acquisition récente du FRAC-Lorraine, s’amuse du caractère institutionnalisé de l’art conceptuel en le dénonçant à travers l’accumulation d’approximations et d’incertitudes des témoignages et descriptions d’artistes.

Autres dénonciations, celle de Claire Pentecost pour les abus des ressources terrestres et du système de valeurs de la société américaine avec un drapeau américain en lambeaux après avoir été soumis au compost. Ou celle de Sister Corita Kent dont les sérigraphies au militantisme Pop Art doublé de foi religieuse étaient jugées subversives par le diocèse.

Les émotions connaissent aussi des trajectoires, dont on peut tracer leur géographie. Tel ce film November de l’artiste allemande d’origine japonaise Hito Steyerl, qui part à la recherche des souvenirs d’une amie de lycée devenue emblème et martyre de la résistance kurde. Ou Lotty Rosenfeld, qui, en réaction à la dictature de Pinochet, transforme des lignes blanches de circulation routière en croix contestant la linéarité et l’ordre établi, de Santiago jusqu’à différents lieux de pouvoir politique ou financier dans le monde.

Tout à la fin, Willie Cole nous place au centre d’un fascinant labyrinthe de portes en bois usagées sur lesquelles sont inscrits des mots forts.

Autant de choix qui en amènent à un autre. Autant de directions à prendre pour définir son propre théâtre des émotions. Sa propre collection.