Du cinémaqui sonde l’immonde /«Justice_Dot_Net» de Pol Cruchten

Manfred Enery / «Quatre otages, un procès, vous décidez!»… C’est le volubile sous-titre

du huitième long-métrage du cinéaste grand-ducal Pol Cruchten, qui s’en prend aux pollueurs de toute nature.

D’un film à l’autre, il s’avère que Pol Cruchten se renouvelle de radicale manière. Depuis Hochzäitsnuecht (1992) jusqu’à La supplication/ Voices from Chernobyl (2016), il a su passer du mélodrame ourlé comme une «screwball comedy» au documentaire nourri d’insolente fiction tout en s’arrêtant, entre ses activités de producteur, au polar rugueux (Black Dju en 1997), au ciné-théâtre filmé dans les coulisses (Les Brigands en 2015) ou au drame nimbé de pathos al dente (Boys on the Run en 2003). Aujourd’hui, en dépit d’un sous-titre qui semble se moquer de la ravageuse télé-réalité, le cinéaste nous plonge dans un thriller constamment tendu, ramassé à point, et propice, dès le moindre effleurement, à d’enivrantes émotions – auto-justice, vengeance – qui bémolisent quelque peu notre adhésion absolue au film. Le titre, lui, parle sans accroc. Ce qui importe, c’est le sentiment de justice tel que peuvent l’éprouver les citoyens, militants écologistes ou pas, mais frustrés de toute part. On vogue dans les internautiques réseaux que d’aucuns qualifient d’asociaux et dans lesquels sont arrimés quelques personnages associés aux petits mondes des aventuriers virtuels de la justice socio-écologique et des fondamentalistes politico-marchands qui dirigent Etats et banques tout en animant en sous-main des lobbys d’obédience diversifiée.

En l’occurrence, il s’agit de l’eau, de son exploitation mondialisée et de sa marchandisation effrénée au détriment de populations qui en jouissent chichement dans quelques régions précarisées du monde.

En écho, on perçoit les grosses affaires qui troublent et agitent actuellement la planète Terre (glyphosate, gaz à effet de serre…). Au centre de la fiction qui flirte à peine avec la dystopie courante, et en quelques plans fougueux, on fait affaire avec Jack De Long, un militant canadien écologiste à l’angélique faciès qui fait des prouesses sur la vaste toile mondiale avec ses explosifs dons de programmeur informatique. Réfugié à Luxembourg (dans le Grund, évidemment…), avec sa collègue Valérie, Jack met au point un site destiné à coincer d’une manière ou d’une autre quatre décideurs omnipotents qui mangent à divers râteliers: gouvernance politique, finance internationale, entreprise d’exploitation de l’eau, société pétrolière, agence militaro-policière. Tout y est. C’est comme un résumé de l’immonde contemporain.

Lors de l’avant-première du film la semaine dernière au Kinepolis-Kirchberg, le producteur du film Nicolas Steil (Iris Productions), a réuni quelques pointures du monde économique et politique luxembourgeois pour discourir, après la projection, de ces «maux» qui menacent l’humanité et engendrent les peurs, pour les pointer avec entrain, et convenir d’un prévisible consensus presque candide: Tout ne va pour le mieux dans notre monde en peine, mais on progresse dans l’éco-responsabilité…

Les mêmes débatteurs ont par ailleurs souligné l’extrême pugnacité de la réalisation de Pol Cruchten. Concis par sa durée, le film l’est tout autant dans son déroulement qui n’est pas sans évoquer quelques pointures du cinéma états-unien d’antan, Brian DePalma, Sydney Lumet ou même Fritz Lang – que Pol Cruchten vénère particulièrement.

Si le scénario paraît tout droit sorti d’une efficace série B (enlèvement, torture, procès), son traitement évite les clairs-obscurs douteux grâce à l’image que signe l’opérateur Jerzy Palacz et grâce à l’élégante partition musiquée par l’immense Gast Waltzing.