Cinéma, corps et âme / Aperçu des premiers jours du programme de la Berlinale

«Barrage» de Laura Schroeder, avec Isabelle Huppert et Lolita Chammah

Des sujets forts, une comédie autrichienne, un drame poétique luxembourgeois et une histoire d’amour décalée hongroise – voilà les premières vraies découvertes de ce cru berlinois.

La première véritable surprise que nous a réservée le festival au sein des films en compétition est Teströl és lélekröl (On Body and Soul) d’Ildikó Enyedi. Dans ce film, la réalisatrice hongroise renouvelle l’éternelle rencontre entre un homme et une femme, avec humour et singularité. Pour cela, elle choisit une jeune femme d’apparence angélique, blonde au teint très pâle (excellente Alexandra Borbély), et en fait la nouvelle inspectrice de qualité dans un abattoir hongrois.

Maria, qui ne semble pas maîtriser les règles élémentaires de communication et continue de consulter son pédiatre plutôt qu’un «médecin pour adultes», tranche, par son attitude à la limite de l’autisme et son bonnet à pompons, avec l’atmosphère potache qui règne entre les ouvriers habillés en blanc et en rouge, alors qu’elle examine méticuleusement les carcasses sanguinolentes des vaches fraîchement décapitées. Lorsqu’une enquête policière est ouverte, une psychologue trouble la routine de l’entreprise, par son allure – carré plongeant d’un roux piquant, talons aiguilles, yeux perçants et corsage transparent – comme par la nature de son interrogatoire: «A quand remonte votre première éjaculation? De quoi avez-vous rêvé hier?» C’est alors que le directeur financier, Endre (Morcsány Géza, un Ricardo Darín hongrois) découvre avec stupéfaction qu’il a fait le même songe que Maria: la biche à ses côtés, celle-là même dont il a effleuré le museau alors qu’il était un cerf s’abreuvant à la mare d’une forêt enneigée, c’est elle! Enyedi insuffle humour, décalage, saveur et poésie à son histoire, et nous séduit par la singularité de son univers.

Moments de grâce

L’autre révélation nous vient de la section Forum avec le film Barrage de la Luxembourgeoise Laura Schroeder, coproduit par Red Lion. Un film où la sensibilité de Schroeder transparaît dans la voix traînante de Catherine (Lolita Chammah), dans la manière qu’a celle-ci de toucher le pendule hirondelle qu’elle confectionne pour sa fille, de faire tinter les cintres sur un portant, mélodie d’une invitation à la réconciliation. Un film parfaitement interprété et habilement écrit, sur le rapport mère-fille et sur les filles-mères, sur la transmission et le remords.

Dans la chambre de Catherine, il y a au mur la photo d’un grand arbre à l’envers, l’une des métaphores visuelles filées tout au long du film – dans ces branches et racines, on croit voir le tumulte des pensées et émotions des différents personnages, ainsi que la complexité des relations familiales et des rôles inversés.

De son côté, le film Félicité du Franco-Sénégalais Alain Gomis, qui suit son personnage principal dans les méandres de la vie à Kinshasa, peine à composer une intrigue principale rythmée, mais parvient tout de même à offrir de véritables moments de grâce et d’humour, ainsi qu’un marquant portrait de femme, tandis que l’Autrichien Josef Hader présente avec Wilde Maus une vraie bonne comédie qui a su charmer les festivaliers. Enfin, le film qui pourrait remporter l’Ours d’Or à ce jour est le Chilien Una mujer fantástica, de Sebastián Lelio (Gloria): un film qui, à travers le combat d’une femme (excellente Daniela Vega à la sublime androgynie) pour son droit à faire le deuil de l’homme qu’elle aime, explore tous les autres droits de l’homme, avec une justesse et une force qui nous marquent à chaque plan.

On en redemande!

Amelie Vrla