Christiane Taubira invitée star du Festival d’Avignon

« Écoute, écoute… dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui remet le coeur à l’heure »: lorsque s’élève la voix vibrante de Christiane Taubira, un frémissement parcourt le public d’Avignon où débutait samedi le feuilleton des grands textes politiques qui l’ont inspirée. L’arrivée de l’ancienne garde des Sceaux a déclenché une cohue digne d’une sortie de Conseil des ministres avec une forêt de caméras et micros tendus. Mais c’est dans un silence seulement troublé par le chant des cigales au Jardin Ceccano qu’elle déclame, sans texte comme toujours, une partie du poème de Léo Ferré « Il n’y a plus rien ».

Un « poème plein de rage et parsemé d’horreurs » pour introduire ce feuilleton très politique en 14 épisodes (du 8 au 23 juillet), qui abordera les thèmes qui lui sont chers: les femmes, les conquêtes du monde du travail, « les réfugiés qui nous ressemblent », la peine de mort, la démocratie, « ses atermoiements et ses incertitudes ». Elle cite Aimé Césaire, Toni Morrison, Virginia Woolf. On sent qu’elle pourrait le faire les yeux fermés. Elle met les nombreux spectateurs dans sa poche avec son humour souriant: « L’idée de cette rencontre autour de textes structurant des thématiques est une idée extravagante d’Olivier Py (directeur du festival, ndlr), comme il lui en vient assez souvent. Je crois que c’est chez lui une maladie chronique! »

« La construction des textes et leur articulation en feuilleton théâtral est l’oeuvre d’Anne-Laure Liégeois », ajoute-t-elle aussitôt, saluant le travail de la metteure en scène, cheville ouvrière de ce projet, qui mêle quelque 70 amateurs et professionnels, comédiens et élèves du Conservatoire national d’art dramatique. « Ce sont tous mes auteurs, mais Anne-Laure Liégeois en a fait une incroyable alchimie », souligne Christiane Taubira. Le public l’interrompt souvent pour applaudir et rire, comme lorsqu’elle introduit le thème des femmes, « leur combat, nos combats (…) et aussi de temps en temps quand même aussi le regard des hommes, idiot, condescendant, mais parfois perspicace! »

Lorsqu’elle quitte la scène après cette introduction, des comédiens se lèvent un à un pour lire le choix de textes. Sur le plateau, de simples chaises avec des pancartes portant le nom de l’auteur: « L.S Senghor », « St John Perse », « Pablo Neruda », et aussi des auteurs moins connus mais dont le regard tranchant éclaire l’époque. Comme la poétesse somalienne Warsan Shire, dont un texte magnifique est lu pour ce premier épisode dédié aux réfugiés. « Personne ne quitte sa maison à moins que sa maison soit devenue la gueule d’un requin », lance l’acteur qui porte le texte. Le public suit attentivement, serré sur les bancs, assis à même le sol poussiéreux dont chaque centimètre carré est occupé. À la sortie, beaucoup viennent saluer l’ancienne ministre, lui glisser un mot affectueux, comme ce monsieur âgé qui assure qu’elle a sa place à l’Académie française. Elle sourit et se contente de dire qu’elle « ne conçoit pas la politique sans la littérature », que « les mots éclairent les actes, et que c’est lorsqu’il y a une contradiction que vient la désespérance ». Le feuilleton gratuit en plein air est une innovation du festival dirigé depuis 2014 par Olivier Py, et son succès va croissant d’année en année. Christiane Taubira prend le relais d’Alain Badiou avec sa « République de Platon » et du jeune metteur en scène Thomas Jolly avec un feuilleton sur les 70 ans du Festival d’Avignon l’an dernier.

 

afp