Chiffres et destins / Derrière chaque pourcentage, il y a des êtres humains

Danièle Fonck / Que de clignotants économiques au vert, ici et ailleurs, et combien de destins humains détruits à nos portes et parmi nous!

Il y a des chiffres qui nous rendent euphoriques, ceux de notre croissance par exemple, alors que d’autres nous laissent de marbre. Et tous nous font oublier que derrière chaque pourcentage, il y a des êtres humains en chair et en os.

C’est le propre des statistiques de plonger l’humain dans l’anonymat.

Quand nous lisons pour la énième fois dans nos journaux que «des dizaines de migrants [sont] morts dans un nouveau drame en Méditerranée», que se passe-t-il?

C’est ce que disait une dépêche de l’AFP le 24 mai dernier. Des nouvelles comme celle-là, il en tombe chaque semaine. On n’arrive même pas à y préciser les chiffres.

C’est un «drame» auquel nous assistons sans broncher, comme s’il s’agissait d’un feuilleton télé de plus, ou, pire, d’un simple fait divers à répétition.

Nous ne bronchons pas, parce que les chiffres – on parle de plus de 10.000 noyés depuis 2014 – sont abstraits et ne touchent aucun cœur. Leur répétition est même lassante. Tout comme on dit 18.000 chômeurs au Grand-Duché. Ou: la guerre en Syrie a fait 465.000 morts et disparus depuis son déclenchement.

A-t-on englobé dans ce chiffre les noyés de la Méditerranée?

Pourtant, ces 10.000 noyés, ces 18.000 chômeurs, ces 465.000 morts ou disparus sont des êtres humains, comme vous et moi. Avant la tragédie, ils avaient une vie de famille, un travail, des loisirs. Ils avaient des proches. Ils lisaient des livres, écoutaient de la musique. Ils riaient et pleuraient. Ils mangeaient et buvaient. Ils vivaient.

La Méditerranée est devenue la plus grande fosse commune des temps modernes. Et à celles et ceux qui en réchappent, nous claquons la porte au nez. Avec des chiffres nouveaux auxquels on donne, dans le meilleur des cas, le nom de quotas.

Parmi toute cette indifférence, il arrive parfois que, pour un court moment, l’opinion publique s’émeuve. Souvenez-vous du «petit Aylan». La photo de son corps inerte gisant sur une plage turque, le visage enfoui dans le sable, a fait le tour du monde. Soudain un anonyme avait un nom.

Mais, très vite, il est redevenu un chiffre.

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