Cheminement avec le photographe Eric Chenal

Avec Eric Chenal/Marie-Anne Lorge – mlorge@le-jeudi.lu

Photographe de la présence et de l’absence, Eric Chenal est habité. Par un art sublimé de la trajectoire concrète et spirituelle. Et de sa mise en images. En textes aussi.
Avec Eric Chenal, être délicieux, attachant, la conversation n’est jamais simple, non, elle est essentielle. Et son travail n’est jamais un objet consommé/consommable mais un suc qui a percolé au travers de pensées qui édifient, qui creusent aussi.

Prosaïquement dit, ça dépasse les yeux – preuve avait déjà été faite au Musée national d’histoire et d’art où Eric Chenal, prenant alors possession des salles, les révélait comme autant «de temples de l’esprit, de demeures de l’âme».

Et pourtant, tout commence avec deux images. Une vidéo-projection installée dans le Kiosk, lieu provisoire des expositions de l’AICA (Association des critiques d’art), lieu ingrat, noyé par le trafic routier et par la fuite des reflets dans les vitres.

Seulement deux images. Une sorte de frugalité, un «appauvrissement», comme le dit Eric Chenal, celui-là qui «donne un style plus grand aux choses».

Mais deux images, donc. Très belles. Sans doute énigmatiques et peut-être identifiables. L’une épouse un détail d’architecture, une colonne, l’autre suit les plis d’un drapé qui chute sur une surface abstraite. Et là, c’est le vertige. C’est là que le récit d’Eric Chenal (se) féconde, truffé de rencontres et d’épiphanies.

Lumières et ombres

Retour au Kiosk. A ses fenêtres. A la question de la lumière sur les images. Qui, au lieu de déstabiliser le photographe, lui fait penser à Fra Angelico, à son Annonciation peinte en tempera et or dans toute sa symbolique, avec jardin clos et colonnade.

Partant de là, dit Eric Chenal, «je suis tombé sur Van Gogh», sur sa passion mystique – qui apparaît comme le véritable moteur de sa peinture – et sur sa dernière œuvre vendue chez Sotheby’s, à savoir: L’allée des Alyscamps.

Or, les Alyscamps – Champs Elysées en provençal, cité des morts vertueux dans la mythologie grecque – sont une nécropole, située à Arles.

Entre le kiosque, «mot d’origine perse qui désignerait un objet destiné à fournir de l’ombre», et la nécropole arlésienne, «territoire des ombres» par excellence, l’écho pousse les pas de Chenal jusqu’en Arles, qui, au bout de l’allée du cimetière, découvre l’église Saint-Honorat. Et d’abord son autel.

A ce stade, Eric, qui travaille sur la symbolique du pont, imagine donc un retable, à loger au cœur du Kiosk. Cette idée le ramène à Luxembourg. Où les Alyscamps, l’iconographie et l’imaginaire continuent de le nourrir. Il tombe amoureux du clocher de Saint-Honorat, puis de sa colonne d’angle. Laquelle l’obsède au point de revenir à Arles. Du coup, il documente son périple. Où les lumières, les arbres et les pierres, avec leurs «anfractuosités qui sont autant de passages vers les ombres», interrogent la vie et la mort.

Cette documentation, série de «photos de reportage», est rassemblée et consultable au Casino Luxembourg. Le parcours se dédouble. Intérieur et physique, pédestre: à pied, du Kiosk – qui abrite les deux photos méditatives – jusqu’au «Casino» où une nouvelle trajectoire se construit, qui va et vient du regard à l’étude. Notamment du livre de l’historien d’art Daniel Arasse qui analyse L’Annonciation d’Ambrogio Lorenzetti, peintre italien qui postule que «la colonne est la figure de l’incarnation».

Livre aussi de cet autre historien, Georges Didi-Huberman, qui scrute La Madone aux ombres, une fresque de Fra Angelico dont on néglige le bas. «Il faut un peu de méditation et de patience pour apercevoir les « figurae » (figures non figuratives) du bas, ces zones mystérieuses (…) sortes de marbres peints qui associent la couleur, l’éclat et la grâce…»

Les études incubent. Au milieu des vestiges de Saint-Honorat. Eric Chenal tricote des correspondances. Et donc photographie la colonne puis cette surface abstraite qui est en fait une bâche tombée sur le sol. Il en faut de la patience et de la méditation… pour que tout s’éclaire.

Eric Chenal chemine, et c’est un abîme. Qu’il raconte, en l’épurant, sous la forme de «kakémonos», sortes de tableaux-papiers repliés, glissés dans une enveloppe de papier «pauvre», mis à disposition au Casino Luxembourg mais aussi à la Bnl – «c’est mon premier travail éditorial».

«Approfondir le sentiment», encore et toujours, «acérer la réflexion», toujours et encore.