Chanson pour un caméléon / Les variables des mutations financières et économiques

Le siège sera au Kirchberg.

Marc Fassone / Le gros dossier de ces vingt dernières années? La mutation de l’industrie financière, serait-on tenté de dire. Laquelle, si on l’observe de près, donne les clés de la mutation de toute l’économie luxembourgeoise.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, on comptait 10 banques au Luxembourg. Elles sont 144 actuellement et on a tutoyé les 200 au début des années 2000. Les bases historiques de ce succès: un secret bancaire chevillé à l’âme – via le code pénal – et une fiscalité attractive. Sans oublier une main-d’œuvre qualifiée. Et un législateur sans préjugés disposé à saisir les opportunités quand elles se présentent. Voire à les précéder. De ces trois variables, deux subsistent encore: les ressources qualifiées et le législateur proactif. La troisième a totalement disparu.

Requiem: le secret bancaire est mort implicitement voilà maintenant quatorze ans. Au moment de l’adoption en 2003 de la réforme de la directive épargne. Tout ce qui s’est passé ensuite relève de l’anecdote. Plus ou moins spectaculaire.

Que s’est-il dit en 2003? Que les revenus de l’épargne qu’un résident d’un Etat membre perçoit dans un autre Etat membre sont automatiquement communiqués au fisc de l’Etat de résidence. Une dérogation était possible, dont a joué le Luxembourg: qu’un prélèvement libératoire à la source puisse tenir lieu de déclaration.

Victoire pour le Grand-Duché bancaire? Oui. Si l’on considère que cela permettait de dresser de nouvelles lignes de défense. Car le prélèvement libératoire était calibré de façon à ce qu’au bout de quelques années, il devenait pour l’épargnant plus rentable de souscrire à ses obligations déclaratives que de payer une retenue forfaitaire de 35% sur les revenus de son épargne étrangère. En sous-main, les autorités politiques poussaient les banques privées à changer de modèle. Elles avaient quelques années pour le faire. Beaucoup ne l’ont pas compris. Il suffit de consulter l’annuaire des banques privées présentes sur la Place en 2003 et celles encore actives pour voir lesquelles n’ont pas saisi le message…

Les autres ont opté pour la stratégie de «l’argent blanc»: substituer à la clientèle du dentiste belge, par nature rétive au fisc local, une clientèle très internationale et très fortunée, ayant davantage besoin d’une ingénierie patrimoniale de pointe que d’un secret absolu.

Transformation réussie si on en croit l’évolution des avoirs des banques privées depuis l’abolition officielle du secret bancaire. Cette période de grâce aura plutôt été bien mise à profit.

Et ce ne sont pas les accélérations de l’histoire – l’inscription du pays sur la liste grise des paradis fiscaux de l’OCDE en 2009, l’adoption du FATCA, l’échange d’informations fiscales généralisé avec les Etats-Unis ou encore la réforme du régime européen de la TVA – qui changeront la donne.

La Place a su passer le cap de la niche de souveraineté pour voguer vers celui de la niche de compétence. Et elle a lancé depuis de nouveaux produits «régulés» qui lui donnent une longueur d’avance.

Un législateur proactif comme clé du succès? C’est de tradition. Et on peut la faire remonter à 1929, année charnière qui vit la naissance de deux institutions pionnières: la Holding 29 – disparue en 2010 – et la Bourse de Luxembourg. Deux innovations, partie immergée d’une philosophie réglementaire: faire de la petite taille du pays un atout pour ne pas se laisser écraser. Un autre exemple?

Dans les années 80, les principales niches d’activité sur lesquelles s’est bâtie la Place – à savoir les marchés des euro-dollars, des euro-obligations puis des pétrodollars – sont victimes d’une banalisation et, surtout, de la crise de la dette des pays émergents. (…)

(…) La première d’une longue série qui court toujours. Le relais était-il déjà entrevu comme tel ou ce qui n’était qu’une possibilité de diversification s’est-il transformé en success-story? Les avis divergent.

Toujours est-il qu’en 1985, le 20 décembre pour être précis, l’Union européenne sort une directive destinée à favoriser la commercialisation transfrontalière des fonds d’investissement. Le Luxembourg est le premier à la transposer en droit national. Ce qui va assurer à la Place un avantage compétitif tel qu’elle deviendra le premier centre européen pour les fonds d’investissement et le deuxième au monde devant les Etats-Unis.

En 1983, les actifs nets gérés par les OPC au Grand-Duché s’élevaient à 300 milliards de francs luxembourgeois. Soit 7,43 milliards d’euros! Il y a dix ans, en mai 2007, la barre des 2.000 milliards d’euros était franchie. Et depuis, nonobstant les crises financières, les records tombent de mois en mois avec la régularité d’un chronographe suisse. La barre des 3.000 milliards tombait en septembre 2014. Et au dernier pointage de la CSSF, ce 31 mars, le patrimoine global net des OPC atteignait 3.906,027 milliards.

Pour maintenir ces positions, la Place a pu compter sur le législateur, qui a mis en place promptement toutes les déclinaisons suivantes de la réglementation Ucits, ainsi que sur la capacité d’innovation. Cela a permis de créer, dans un dialogue fructueux avec les autorités de contrôle, des produits aussi différents que les SIF, les Sicar, les ELTIF et autres RAIF.

Une question pourrait se poser: ce dialogue entre des professionnels dont le rôle est d’augmenter leurs bénéfices et une autorité de contrôle qui doit vérifier que les textes de loi – mais aussi leur esprit – ne sont pas violés et sacrifiés sur l’autel du rendement n’est-il pas contre nature?

Pas forcément. L’un des points forts du pays, c’est qu’il y a un véritable enthousiasme collectif à faire quelque chose de grand pour le Luxembourg dans le secteur des services financiers. 81% des gens qui y travaillent sont des étrangers. Beaucoup de CEO ne sont pas luxembourgeois. Mais le Luxembourg est leur maison et ils veulent la servir et assurer sa compétitivité. C’est une analyse faite par Nasir Zubairi, le CEO de la Luxembourg house of financial technology (LHoFT).

Ne nous voilons cependant pas la face: vue de l’extérieur, cette capacité d’innovation et d’adaptation opportune qui, depuis ses origines, fait la force de la Place est moins considérée comme du pragmatisme que comme du laxisme.

Une vision du passé? A peine arrivé aux affaires, Pierre Gramegna, ministre des Finances, a dû faire face, en novembre 2013, à l’inscription du pays sur la liste des paradis fiscaux de l’OCDE. Et un an plus tard, il se retrouve face au «scandale» des LuxLeaks.

Juger les pratiques d’hier avec les yeux d’aujourd’hui, la démarche reste critiquable. Mais ce n’est pas sur ce terrain que le ministre a porté le combat. Il en a profité pour accélérer un basculement: assurer la pérennité de la Place financière en jouant la carte du mieux-disant réglementaire et institutionnel, en accentuant en particulier les garanties offertes à l’investisseur quant à la sécurité de ses avoirs ou la transparence dans le placement des fonds. Un encadrement légal sophistiqué peut encourager les affaires. A condition qu’il procède d’un dialogue harmonieux entre pouvoirs publics et professionnels du secteur.

C’est la clé de lecture pour les années à venir. La capacité à s’adapter et à investir des niches de plus en plus pointues, mais à forte valeur ajoutée, c’est aussi ce qu’a fait le secteur industriel. Certes, celui-ci n’a plus son lustre d’antan. Il n’en demeure pas moins dynamique. Une preuve? En cinquante ans, le pays n’a quasiment pas perdu d’emplois industriels. (…)

(…) Peu de pays «développés» peuvent en dire autant…

L’essor économique du Luxembourg, on le doit à l’industrie qui, au milieu du XIXe siècle, prend le relais de l’agriculture. Le Zollverein attire des capitaux allemands, belges et français, qui précipitent la mutation économique du pays. Parler d’industrie au pays, c’est parler sidérurgie. Très vite, celle-ci va cependant affirmer sa prééminence et constituer le moteur du Grand-Duché.

En 1974, elle représente 25% du PIB et 70% des exportations de produits. C’est l’apogée. Les chocs pétroliers annoncent un recul inéluctable d’une sidérurgie qui va se concentrer autour de l’Arbed qui, en 2002, deviendra Arcelor. Fugace numéro un mondial avant que son concurrent direct, Mittal Steel, ne l’absorbe en 2006 pour donner naissance à ArcelorMittal. Depuis quarante ans, l’histoire économique rime avec diversification. Diversification des secteurs économiques – la Place financière – , mais aussi diversification industrielle. Si la sidérurgie pèse encore 4.600 emplois – ce qui en fait le premier employeur privé du pays –, d’autres branches se sont développées. L’industrie au Luxembourg est à forte valeur ajoutée, avec de gros efforts consentis en matière de recherche et de développement.

Que ce soient des filiales de grands groupes – on pense à Goodyear, Delphi ou Luxguard –, des PME – citons IEE – ou des sociétés locales et familiales – Eurobéton, Fours Hein –, toutes creusent le sillon des niches où l’innovation est reine.

Pas étonnant donc que la belle réussite industrielle «moderne» soit l’essor de l’industrie spatiale avec SES en locomotive et tout un écosystème autour de sociétés de taille moyenne mais hautement spécialisées. Et c’est sur cet écosystème que l’actuel gouvernement veut capitaliser en se lançant dans le space mining.

Avec quel résultat? Il est trop tôt pour le dire. Mais les premières retombées se font ressentir, en termes de notoriété déjà. C’est la plaisanterie du moment pour Etienne Schneider, le ministre de l’Economie: le Luxembourg occupe une place plus grande dans l’espace que sur terre. Rien ne prédestinait le Luxembourg, petit pays rural, à connaître un tel destin en produisant plusieurs champions internationaux. Mais l’histoire continue.