Changement radical / Créations: «Révolte» au Théâtre du Centaure et «Strangers» au TNL

Josée Zeimes / Le titre cinglant Révolte donne le ton au texte-manifeste d’Alice Birch, étoile montante de la scène anglo-saxonne, qui a écrit d’un jet un texte incisif.

Parler aujourd’hui de la libération des femmes semble revenir à un sujet dépassé. Or, depuis l’affaire Weinstein et le mouvement de contestation sur Twitter, il est au premier plan. Dans un récent entretien à l’Obs, Elena Ferrante dit: «En dépit des apparences, même en Occident la domination patriarcale est toujours fortement ancrée: nous en faisons toutes l’expérience, dans les endroits les plus variés et sous les formes les plus diverses, subissant jour après jour l’humiliation d’en être la victime muette, la complice apeurée ou la rebelle silencieuse…»

Révolte, ce manifeste à séquences, non narratif, la metteure en scène Sophie Langevin le situe dans un univers blanc cru – comme dans un laboratoire expérimental – nuancé par une palette d’éclairages de Nico Tremblay, où se relayent quatre comédiens dans diverses constellations: Agnès Guignard, Francesco Mormino, Leila Schaus et Pitt Simon, habillés tout en blanc, des créations très originales, signées Sophie van den Keybus. Ils se lancent des propos mordants.

La révolte jaillit comme un feu d’artifice. Selon Alice Birch, Révolte est surtout une pièce sur le langage qui montre comment les mots des hommes et des femmes façonnent leurs relations et la société en général. C’est cet aspect que la metteure en scène a bien mis en évidence: elle accentue l’explosion de mots, qui expriment le réel et l’influencent. Sophie Langevin stimule les comédiens à affirmer, nuancer, crier, comme si leur corps en mouvement était tendu vers la parole, accompagnée de mimiques expressives.

La pièce se propose de déconstruire la manière dont le langage et le comportement des hommes asservissent les femmes. «Elle interroge la prétendue « nature des femmes » en démontant les mécanismes de pouvoir et de soumission.» Elle s’attaque à tout ce que les hommes projettent sur elles et à ce qu’ils attendent en retour.

Les univers d’interprétation, masculin et féminin, semblent très éloignés, voire inconciliables. Plusieurs saynètes le montrent en s’inscrivant dans le constat: «Je ne comprends pas.» Citons l’exemple de l’interprétation de la proposition de mariage. Lui dit qu’il la désire comme compagne, pour faire leur vie ensemble, elle répond qu’en substance il a dit qu’il voulait par là réduire ses impôts sur le revenu.

Dans d’autres sketches les rapports de force habituels sont inversés, ce qui mène à des situations drôles, voire cocasses. La pièce – certaines scènes sont accompagnées de la création musicale d’Emre Sevindik – incite à révolutionner la situation actuelle, en s’attaquant au langage, au corps, au travail, au monde.

Révolte est une provocation radicale, insolente, jouée au Centaure avec élan, engagement et humour.

Au Théâtre national du Luxembourg, Strangers (Etrangers) de Sloan Bradford et Isaac Bush, d’après une œuvre d’Adolfo Bioy Casares, confronte le public à un univers étrange et déroutant

Sur une île apparemment inhabitée échoue, dans un futur proche, un fugitif qui se met à explorer le terrain. Tout semble abandonné, des traces indiquent que des hommes ont quitté l’île hâtivement. Il découvre ensuite des habitants bizarres, qui l’ignorent, et semblent vivre dans un autre monde; il se rend compte d’un danger qui le guette.

Les comédiens, Sloan Bradford, Isaac Bush, Elisabet Johannesdottir, Arash Marandi et Stefani Mavrokordatou se déplacent dans une belle chorégraphie, tout en émettant des mots confus et répétitifs, accompagnés de la création musicale du celliste Anthime Miller. Les spectateurs, assis autour du plateau, désorientés, se demandent quelle direction va prendre ce chaos – qui par après se révèle voulu. Ils se laissent emporter par le charme du ballet, sont intrigués par la «machine», élément central de la scénographie d’Agnes Hamvas, et les diverses possibilités d’assembler les éléments de la construction métallique.

L’orientation du spectacle, bien mis en lumière par Katy Atwell, se précise à partir du moment où l’inventeur Morel explique qu’il a réussi à dépasser la mortalité, passant de la représentation bidimensionnelle de l’homme à la tridimensionnelle par le biais d’ondes tactiles: ainsi l’homme peut échapper à la mort et vivre sur l’île selon un écoulement temporel cyclique.

Le fugitif, qui ne se souvient plus guère de son passé, veut se rapprocher de Faustine mais, installés sur deux élévations de la construction métallique, ils ne se comprennent pas et restent dans leur sphère, tout comme les autres habitants de l’île. A la fin, Faustine proteste contre l’invention de Morel, elle préfère vivre dans le temps, rester une personne unique au lieu d’être une image qu’on peut multiplier.

Strangers, un projet ambitieux, aborde trop de thèmes à la fois, ce qui rend l’approche difficile, malgré un jeu pertinent et une mise en scène précise, rehaussée de belles images, d’Anne Simon.