Changement de régime / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / Faut-il regretter que d’anciennes structures monopolistiques dépendant directement du pouvoir politique, comme les services postaux, les transports ferroviaires, le téléphone et les télécommunications, la télé et la radio, soient abolies ou sur le point de l’être? Ces structures furent, pour la plupart, des avatars d’un pouvoir central autoritaire, patriarcal, lui-même un reliquat de structures plus archaïques encore, voire carrément monarchiques. Un membre de ma famille, arrière-arrière-grand-père, que sais-je?, chef de gare, portait une épée quand il mettait son uniforme de gala. Il participait d’une subtile percolation du pouvoir qui faisait que le facteur des postes avait un uniforme de type militaire, tout comme le cantonnier.

En Europe, on aime bien le chemin de fer. Le changement de régime des entités économiques chargées du transport de passagers et de fret sur rail ne s’est pas fait dans les mêmes conditions, mais aucun Etat n’y a complètement échappé. Même dans notre beau pays, champion du monde des régimes spéciaux et des exceptions, les CFL durent s’adapter au monde nouveau. Les CFL de papa, où un syndicaliste était président et s’occupait même de questions «day-to-day», sont morts. On a créé une marque, on s’est diversifié dans la logistique où, grâce aux investissements publics, on a gardé la main, on a créé des filiales dans d’autres pays, racheté des entreprises locales. Je ne puis juger du succès des stratégies, mais je persiste à croire que, si la performance de l’entité CFL multimodal était au niveau de la performance du transport de passagers, activité monopolistique, la première nommée ne ferait pas long feu. Laisser l’épée au vestiaire et se mettre au service de ceux à qui le service ferroviaire est destiné au lieu de se prévaloir d’une «mission», fût-elle de «service public», ne me semble pas dénué de raison.

L’expérience ferroviaire ultralibérale britannique – et il n’y a personne pour le nier – est un désastre. L’ouverture à la concurrence en Italie est un franc succès et l’expérience allemande est, malgré les critiques qui nous parviennent, plutôt positive et sera poursuivie. Cette refonte de l’organisation du transport ferroviaire allemand a bénéficié de circonstances exceptionnelles: l’effondrement du régime communiste à l’Est. L’histoire nous l’enseigne: il n’y a que les changements radicaux, les césures importantes qui permettent de redistribuer les cartes.

Parmi les chambardements les plus extraordinaires, savez-vous ce qui a le plus aidé, à la fin du Moyen Age, à augmenter les salaires des ouvriers, à relever les conditions de vie du commun des mortels? Ce fut la peste noire parce qu’elle permit, après avoir coûté la vie à la moitié de la population européenne, une remise à zéro des compteurs.

Si j’étais français, pas forcément «Marcheur», j’aurais un rêve: ce serait de faire accepter aux cheminots de mon pays qu’un «statut» qui les privilégie autant qu’il le fait, sans rien en retour, est tout bonnement contraire à la morale, que la dette abyssale de leur employeur n’est pas soutenable et qu’une remise à zéro générale des compteurs s’impose, même sans peste noire.