Cette angoisse qui pulvérise les consciences

Jean Portante  /Il y a un brouilleur inédit dans les consciences des citoyens. En Europe, en Amérique, partout. Il fonctionne, comme en musique, à la manière d’une basse continue. Sans cesse là. Sous les choses. Les conditionnant toutes. Y compris sur le plan politique.

Appelons-le angoisse. Ou anxiété, pour le dire en termes de psychiatrie. Ou tout simplement peur latente. Latente mais omniprésente.

Oh, des aliments de l’angoisse, il y en a des tonnes. L’avenir est incertain. Socialement, politiquement, économiquement parlant. Des choses se sont écroulées, d’autres, celles qui auraient dû s’y substituer, ne sont pas encore là. La machine économico-financière broie les emplois; la robotique, au lieu de promettre une vie plus sereine, en est un instrument redoutable.

Ça tremble de partout. L’édifice peut, comme l’a démontré la crise des subprimes de 2008, crise qui a mué en cauchemar de la dette des Etats, en Europe, s’effondrer à tout moment. D’autant que des agences de notation veillent et surveillent. Distribuent bons et mauvais points. Punissent. Cela met la politique sous pression. Au grand bonheur de l’hyper libéralisme qui en profite pour saigner les Etats. Et ces derniers, pris dans l’étau, font peser tout le poids sur les gens.

Du coup l’existence se fragilise. Le lendemain est devenu inconnu. Fini le temps où l’on pouvait se dire: «Moi, j’ai trimé, mais mes enfants en récolteront les fruits.» Aujourd’hui, l’emploi peut à tout moment partir en fumée. L’épargne aussi. Le moindre krach financier peut l’avaler. Souvenons-nous des Espagnols, des Grecs et des autres qui, leur carte de crédit à la main, faisaient la queue devant les distributeurs de billets refusant de leur donner l’argent qui pourtant leur appartenait. Cette abstraction de l’argent par le biais des banques, cette virtualisation, saluée au départ, parce qu’elle facilitait la vie est, aujourd’hui, elle aussi, source d’angoisse. «Et si demain, on me refusait de me remettre mon argent?», se dit-on de plus en plus souvent.

L’avenir est devenu spéculatif. C’est la quintessence de l’angoisse. Jadis, il y a peu, en Europe en tout cas, on se sentait à l’abri des mouvements du monde. On savait qu’ailleurs les choses étaient abominables, mais chez nous, disions-nous, les pères fondateurs de l’Union européenne ont su éloigner les racines du mal, de la guerre.

Oui, mais l’Europe ne se construit plus. Elle se démantèle. La libre circulation des personnes disparaît, on en veut à l’euro, bref, ce qui était perçu de manière positive par les citoyens, alors que Bruxelles restait une nébuleuse bureaucratique, est en passe de s’évanouir.

Et puis, il y a les peurs réelles. Les attentats. L’afflux de migrants. Cela gonfle le sentiment d’insécurité. «Où va le monde?», se demande-t-on avec l’étau des guerres qui se resserre. Enverrons-nous de nouveau nos enfants se battre sur les fronts meurtriers? Pour construire quoi? Pour préserver quoi? Nos nations? Elles qui ne pèsent plus très lourd dans la jungle de la mondialisation. Oui, ce tiraillement entre national et global ne rassure que peu de monde. On voudrait des choses proches, pas le lointain inconnu.

Résultat: les appréhensions sont devenues insupportables. Et la méfiance est reine. On se méfie de tout, de chacun. Y compris des institutions qui ne protègent plus mais participent au démantèlement. On ne croit plus la parole politique. Dans l’après-guerre, certes, et même avant, elle s’était bien discréditée. Mais il y avait l’utopie. La lutte. On méprisait le pouvoir tout en rêvant d’y substituer celui d’un monde meilleur. Aujourd’hui, l’utopie dort. Et l’angoisse rôde. Et volent au-dessus d’elle les vautours. S’il y a du nouveau, c’est en cela. Il y en a pour qui l’angoisse est un fonds de commerce juteux. Ils ont investi la scène politique. Ils disent qu’ils comprennent, mais en réalité ils enfoncent le clou de la peur. Et ça marche. Partout, surfant sur le désarroi, des partis politiques issus du coin le plus nauséabond, montent en flèche. Et on y adhère en masse. Regardez les Le Pen, regardez les Trump et les autres. Regardez-les mettre de l’huile sur le feu en réveillant en chacun de nous le démon du racisme et de l’intolérance. En profitant de nos fragilités. En sachant que nous sommes devenus une proie facile. Longtemps, ils sont restés dans l’ombre, tapis comme des charognards, parce que les temps leur donnaient peu de grain à picorer. Mais désormais, ils récoltent les fruits de l’angoisse que le système a plantés en nous. Facilement.

Quand la vie ne tient plus ses promesses, le peuple réclame des caïds, des mains musclées, de l’autorité. Et est prêt à sacrifier sa tolérance et sa liberté. L’Histoire, celle avec un grand H, celle qui a vu à l’œuvre les charognards, ne compte alors plus que pour des prunes. Quand on est soumis au diktat de l’angoisse, toute bouée est bonne à saisir.

 

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