Culture: C’était en 2015

Jean Tinguely, «Fatamorgana, Méta-Harmonie IV», 1985. Collection Museum Tinguely, Bâle

Et pourtant elle tourne

Photo Fabrizio Pizzolante
Photo Fabrizio Pizzolante

M.-A. L. / Le Mudam (s’)invente autrement. Pour succéder à Sylvie Blocher – qui nous a envoyés en l’air le temps d’un film, le temps surtout de repenser le monde –, le Mudam a accueilli la «zoologie du fantastique» du Canadien David Altmejd, avec ses énormes créatures tantôt animales ou organiques – des sortes de yétis transformés en arbres –, tantôt faites de miroirs.
Dans l’univers d’Altmejd, la mutation est à l’œuvre: il y a du poil mais aussi des boîtes de plexiglas, autant de maquettes de microcosmes étranges, avec cristaux, os et fruits, qui, sous l’effet d’une énergie interne, tricotent des géométries ou des labyrinthes défiant moult mythologies. Le plus subliminal, c’est que le processus brouille la biologie, l’imaginaire et la poésie.
Et puis, aujourd’hui, il y a Eppur si muove (Et pourtant elle tourne), «l’exposition la plus ambitieuse de ces dernières années» (selon Le Monde), un dialogue expérimental entre (130) créations artistiques et (70) inventions scientifiques, un parcours aussi marathon qu’inédit. Un dialogue rendu possible grâce à la complicité du musée des Arts et Métiers de Paris, dont les collections «constituées depuis la Révolution française forment un exceptionnel patrimoine de référence». Sur trois étages, un chapitre par étage – La mesure du monde, La matière dévoilée, Les inventions appliquées –, et plusieurs salles thématiques (ou sections) par chapitre. Autant dire qu’il faut prendre son temps. Mais chacun y trouve sa boussole. A ne pas rater jusqu’au 17 janvier.

Monde habité

 Editpress/Fabrizio Pizzolante
Editpress/Fabrizio Pizzolante

M.-A. L. / Au Casino Luxembourg, on rêve. Il y a eu Phantom of Civilization. Bluffante de poésie, cette exposition a réuni trois alchimistes taïwanais: Goang-Ming Yuan, l’un des premiers à Taïwan à faire de l’art vidéo, Fujui Wang, un pionnier en «noise sound», et le jeune Chi-Tsung Wu… capable d’écouter à l’oreille de la lumière, et de l’invisible aussi.
Puis, il y eut OK, You’ve Had Your Fun, l’impeccable et implacable délire fabriqué par l’Ecossaise Rachel Maclean (à voir encore jusqu’au 3 janvier). Sortie tout droit d’un conte de fées, la solaire Rachel est experte en mise en scène et en abîme. Aussi attachant que jubilatoire, son monde est un collage d’histoires et de personnages puisés autant dans les classiques littéraires ou cinématographiques (Disney, Mark Twain) que dans les émissions de télévision et autres clips charriés par Internet (dixit Black Eyed Peas). Sauf que Rachel y met son grain de sel. Réalisant et contrôlant absolument tout, de l’écriture aux costumes, du tournage au jeu, Rachel y ajoute, substitue ou superpose des situations recto/verso et des créatures excentriques, des dialogues aussi, tous purgés de son tiroir imaginaire. Les rôles s’inversent, les identités se perdent, le sens dévie. La féerie vire au joyeux chaos.

Pour voler plus haut

 © Editpress/Isabella Finzi
© Editpress/Isabella Finzi

D. B. / L’aile Wiltheim du MNHA. Dans notre rétrospective 2014, nous évoquions le report de l’inauguration de la nouvelle aile Wiltheim du Musée national d’Histoire et d’Art (MNHA). La prédiction a tenu l’épreuve du temps et le résultat justifie l’attente.
Les trois «maisons patriciennes» attenantes au musée sont dorénavant intimement intégrées. L’ajout des nouveaux espaces s’est répercuté bien évidemment sur l’approche générale du musée ainsi que sur ses circuits. Plus particulièrement, la nouvelle aile est traversée par quatre parcours ainsi que par des espaces réservés aux expositions temporaires.
Et là on ne peut pas ne pas évoquer l’exposition inaugurale, Révélations du photographe Eric Chenal (en collaboration avec Antonin Pons Braley et Bernard Randaxhe). Chenal, c’est à la fois se faire traverser par une photographie de l’essentiel élagué – c’est-à-dire, dans ce cas, imprégné de l’éternel intérieur –, et se retrouver paradoxalement face à un homme qui – il le constate lui-même (voir Le Jeudi du 19 mars 2015) – «passe et ne laisse pas de trace».
«Révélations» a aussi mérité son pluriel: de celle qui, divine, ne s’écrit qu’avec majuscule, au philtre de la chambre noire, en passant par cet invisible espace-temps. «Toutes les images renvoient au temps que tu leur donnes.»
Pour en revenir à la nouvelle aile, un détail: il reste encore au Musée, pour 2016, à procéder à l’ouverture de ses caves voûtées.

Transition et continuité

 © Editpress / Hervé Montaigu
© Editpress / Hervé Montaigu

Pierre Bouchet / Au théâtre et à l’opéra. Une première expression qui résume bien l’année 2015 est «transition prometteuse»: en effet, au Grand Théâtre comme au Théâtre du Centaure, une passation des pouvoirs a eu lieu fin juin. Tom Leick a succédé à Frank Feitler, Myriam Muller à Marja-Leena Junker. Les deux partants ont laissé un magnifique héritage à leurs successeurs: ils ont en effet conféré une réelle identité à leurs «maisons», les imposant comme des lieux de qualité incontestable. D’autre part, et c’est remarquable, cette transition s’est effectuée en toute quiétude: les «arrivants» étant les dauphins choisis. Tom Leick et Myriam Muller s’inscrivent donc dans une continuité, mais cet héritage, ils comptent bien le marquer de leurs personnalités et le faire fructifier.
Une seconde expression, à propos de l’opéra celle-là, est «éclectisme bienvenu»: en effet, le Grand Théâtre, chaque saison, offre à ses spectateurs des productions aux tonalités différentes, et cette année encore en est une démonstration: au printemps, la Madama Butterfly de Jean-François Sivadier, «un grand opéra», a heureusement évité toutes les japo-niaiseries traditionnelles pour une mise en scène bienvenue stimulant l’imagination du spectateur et le focalisant sur le drame humain essentiel.
Cet automne, The Pirates of Penzance, dans le genre plus léger de «l’opérette britannique», a réjoui tous ses spectateurs, des plus jeunes aux plus âgés, des novices aux spécialistes, grâce à la savoureuse et inventive lecture scénique conçue par le grand cinéaste Mike Leigh. Le mois dernier, Private view, un opéra contemporain inspiré dans sa thématique et sa scénographie par le cinéma d’Alfred Hitchcock, a été une excellente occasion de voir naître la musique d’aujourd’hui en direct (l’orchestre était sur le plateau). Ces jours-ci, contraste, c’est le déferlement d’un «musical planétaire», Mamma mia!
2015 a donc bien été, pour nos théâtres luxembourgeois, une année révélatrice de la typique et belle «continuité luxembourgeoise inventive» – la marque/branding du pays?

Aux racines du Carré

 Photo: Editpress / Hervé Montaigu
Photo: Editpress / Hervé Montaigu

D. B. / Inauguration des Rotondes. Présentée par le directeur, Robert Garcia, comme un «apéritif de la saison culturelle à venir», l’ouverture officielle du complexe culturel Rotondes, les 13 et 14 juin, fut plutôt tout un menu.
Le site, jouxtant la gare centrale de Luxembourg, se constitue de deux remises de locomotives. La Rotonde 1, entièrement restaurée, abrite la grande salle destinée aux spectacles pour tous âges, la «Plateforme» pour les conférences et autres «événements inédits» et des espaces «Loop», «Cube» et «Spot» pour les expos d’«artistes émergents» et pour les «marchés» genre foire aux disques, foire aux produits du terroir, vide-dressing, marché des créateurs.
A l’intérieur de la Rotonde 2, l’on découvre une boîte en bois où se nichent la salle de concert du «Klub» et la «Buvette» (restaurant). Dehors, on tombe sur la «Container City», «structure durablement provisoire» abritant la «Black Box» destinée aux spectacles intimistes et trois lieux de répétition pour petits et grands artistes. En cherchant bien, l’on y trouve même des studios de la radio Graffiti/ARA.
Axé sur les créations et les formations de nouveaux talents, le copieux programme lancé en juin a débuté par le fameux festival du mois d’août Congés Annulés et une projection dans le passé de Trixi Weis dans la composition de son expo ludique New Playground.
La locomotive des Rotondes est donc bien lancée.

 

Minnie sait ce qu’elle veut

490_0008_14350711_R_trocult2Viviane Thill / «The Diary of a Teenage Girl», «le» film. Remarqué au dernier festival de Sundance, Grand Prix Generation 14plus à la Berlinale, The Diary of a Teenage Girl fut l’une des belles surprises de l’année cinématographique 2015. Premier long métrage de l’actrice-réalisatrice Marielle Heller, adapté d’un roman de Phoebe Gloeckner, il offre à Bel Powley (une révélation!) un rôle loin des clichés d’habitude associés dans le cinéma américain à l’adolescence et à la découverte de la sexualité.
Bel Powley est Minnie, 15 ans, un physique peu conforme aux normes hollywoodiennes, passionnée par la BD et submergée par un tsunami hormonal qu’on appelle d’ordinaire la puberté. Curieuse de perdre sa virginité mais dédaignant les garçons boutonneux qu’elle fréquente à l’école, elle jette son dévolu sur Monroe, un beau un peu fade de 35 ans qui se trouve être également le petit ami de la mère de Minnie! On est dans les années 1970 à San Francisco, les mœurs sont plus libérées qu’aujourd’hui, la mère est dans les vapes plus souvent qu’à son tour et Monroe se montre peu à cheval sur les grands principes moraux. Avec juste assez de mauvaise conscience pour donner du piment supplémentaire à leur relation, ils entament une liaison que certains déclareront dangereuse (détournement de mineure et relation incestueuse ne sont pas loin) mais l’une des qualités du film de Marielle Heller est de montrer, parmi d’autres réalités souvent passées sous silence, que les filles sont aussi obsédées par le sexe que les garçons et que toutes les relations sexuelles non conformes à la morale ne sont pas nécessairement désastreuses. Si Minnie joue parfois avec le feu, elle est assez intelligente et sûre d’elle pour éviter d’aller trop loin.
Ce personnage de jeune fille qui sait ce qu’elle veut et ne s’encombre guère des niaiseries à l’eau de rose que nous assène d’habitude Hollywood, s’inscrit ainsi résolument dans un renouveau féministe au sein du cinéma américain. Natalie Portman, l’une des initiatrices du mouvement, vient d’ailleurs de recruter Marielle Heller pour la diriger dans On the Basis of Sex sur l’avocate Ruth Bader Ginsburg, membre de la Cour Suprême américaine et activiste des droits des femmes.

Le bruit des mots…

7774584336_laurent-voulzy-et-alain-souchon-sortiront-un-album-commun-le-24-novembreAnnie Gaspard / L’essentiel en chanson(s). Et si les mots des chansons qui réenchantent nos vies étaient aussi parfois des boules de cristal que l’on pourrait accrocher comme des petits phares clignotants sur nos mers agitées? Oxmo Puccino le rappeur-poètiseur, qui sortait un lumineux album ce noir 13 novembre (La voix lactée), n’ose-t-il pas: «Et si on avait cherché à comprendre nos paroles de rappeurs qui donnaient déjà l’alerte à la fin des années ’90…» Raphaële Lannadère (ex-L) dans son second et bel album L. n’envoie-t-elle pas, elle aussi, la poésie au combat? Et ces Cadors de la chanson française, revenus en force cette année comme des ré-ensemenceurs qui savent le poids des mots et la force de leur beauté, n’ont-ils pas pressenti? Cabrel et ses belles In extremis qui dit ses désenchantements face à l’environnement que l’on assassine, au cynisme des politiques, à l’uniformisation, au racisme. Aznavour-le-patriarche, fils d’immigrés arméniens et de résistants qui rechante inlassablement sa «belle et tendre Arménie».
Souchon & Voulzy qui sèment sur leur passages-scènes-faussement-nonchalands des Prenez-garde et des douceurs choisies comme des invitations aux changements. Les mots de Barbara qui nous reviennent par la voix de Bruel comme un boomerang: «Pour qui, comment, quand et pourquoi?/Contre qui? Comment? Contre quoi?/C’en est assez de vos violences» (Perlimpinpin). Biolay qui revoit, version jazzy et comme une superbe nécessité, Trenet et l’après-guerre aux aspirations de liberté.
Puis Renaud-le-rebelle qui se ré-annonce comme s’il fallait d’urgence re-dégainer les mots parce que ceux qu’il nous a envoyés comme des coups de semonce n’ont pas suffi. Et pendant ce temps-là, Cali-l’insoumis choisit plutôt la voix Ferré et la méthode Coué en tirant des salves d’espoir et en mettant nos caps vers un Âge d’or tandis que Vianney-l’optimiste-idéaliste aux cheveux courts et aux idées blanches – le nouvel oiseau de la chanson française qui siffle déjà si haut – nous parle… d’amour, comme si finalement elle était là la panacée de tout.

Shaka Ponk

-Eric Bussienne / Coup de cœur électro-rock 2015. 2015 nous a valu une série de concerts nostalgiques (Simple Minds, Spandau Ballett…), de prestations d’instrumentistes surdoués (Marcus Miller, Santana…) ou de moments envoûtants par leur force et leur intimité (Sophie Hunger, Jeanne Added…). Mais l’année écoulée restera aussi celle du grand show visuel de Shaka Ponk.
Le collectif français – déjà révélé au public luxembourgeois par sa prestation époustouflante au Rock-A-Field 2014 – a confirmé son talent et sa créativité, le 12 mars sur la scène de la Rockhal.
Cette fois, dans un set complet qui allie parfaitement image et son, les plus Berlinois des Français ont fait basculer le public entre rêve et réalité.
C’est Goz, le singe fétiche, qui donne d’abord le ton avant d’inviter sur l’écran une série de personnages de plus en plus intrigants. La féline Sam et Frah – plus cascadeur que jamais à grand renfort de «stage diving» – intègrent leur voix et leur look à ce scénario qui virevolte entre féerie, fantasmagorie et science-fiction.
Parmi les moments visuels les plus forts, la «drum battle» mémorable que livrent deux gorilles avec Ion, le batteur du groupe, et «Scarify» durant lequel Sam se voit pousser des ailes pour littéralement se greffer à l’animation en arrière-plan.
Côté musique, les titres des deux albums noir et blanc sortis cette année se mixent à merveille avec les incontournables Story O’ My LF ou My Name Is Stain. Le tout se conclut en apothéose par les versions «maison» de Get Up Stand Up – signé Bob Marley et ses Wailers – ou Morir Cantando (Mourir sur Scène) bien loin de l’original chanté par Dalida. Une fois le déluge terminé, on se frotte les yeux. Non, Shaka Ponk… is not dead!

Le dur métier de vivre

svetlana-alexievichCorina Ciocarlie / Livre: Svetlana Alexievitch, Nobel 2015. Le 8 octobre, l’Académie suédoise décernait le prix Nobel de littérature 2015 à Svetlana Alexievitch, admirable chroniqueuse de tout «ce qui arrive après» – après Stalingrad et Tchernobyl, après le Goulag et l’Afghanistan, après les lendemains qui chantent et l’apocalypse. La veille même paraissaient en librairie, regroupés en un seul tome aux éditions Actes Sud, trois de ses «romans à voix», à la lisière du documentaire et de la fiction: La Guerre n’a pas un visage de femme suivi de Derniers Témoins, ainsi que La Supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse.
Journaliste de formation, Svetlana Alexievitch se sert des outils du reporter pour enregistrer le vécu de ses compatriotes, pour en extraire ce qu’elle appelle non pas de la littérature, mais une «histoire des sentiments». Au fil des tragédies collectives, la chroniqueuse se métamorphose en «une seule oreille» sans relâche tournée vers les autres: «Je n’écris pas l’histoire des faits mais celle des âmes.»
Biélorusse née en Ukraine en 1948, l’auteur de La Supplication ne cherche pas à produire des documents, mais à «sculpter l’image d’une époque». Chaque nouvel épisode de ses chroniques du désenchantement raconte le dur métier de vivre: 1944, 1979, 1986… D’un récit à l’autre, les années se télescopent et les naufrages se ressemblent. «L’histoire est tragique, ici: tous les trente ou quarante ans, il se passe quelque chose d’atroce. Cela remonte au moins à Ivan le Terrible.»
Consciente de cette malédiction qui a toujours pesé sur l’Homo sovieticus, Svetlana Alexievitch ausculte les moments suspendus qui mettent à nu le tragique de la vie, son chaos et son absurde, sa violence et sa barbarie. «La guerre, même après la guerre, était restée la demeure de nos âmes», lit-on dans son Journal tenu à la fin des années 70. La guerre, oui, mais aussi et surtout «la solitude de l’homme qui en revient».

* Svetlana Alexievitch. «Œuvres.» Thesaurus/Actes Sud, 2015. 798 pages, 26 euros.

Les prix 2015

D. B. / De Stokholm à Luxembourg. • Le Prix Nobel de littérature 2015 a été décerné à la Biélorusse Svetlana Alexievitch (lire ci-contre).
• La Palme d’Or du 68e Festival de Cannes a été attribuée au réalisateur français Jacques Audiard pour Dheepan, un film on ne peut plus d’actualité et profondément humain, retraçant la composition insolite de trois réfugiés en France en une famille.
• C’est le romancier français de 43 ans Mathias Enard qui décroche le Prix Goncourt 2015 – présidé par Bernard Pivot – pour son livre Boussole, publié chez Actes Sud.
• Les prix littéraires luxembourgeois.
Le Prix Servais 2015 – qui «récompense l’ouvrage littéraire le plus significatif paru au cours de l’année précédente» – est revenu à Roland Meyer pour son roman, très finement écrit, Roughmix paru en luxembourgeois aux éditions Op der Lay.
Le concours littéraire national 2015, consacré cette année à la poésie, a été décerné au «gentil», et donc «fougueux», Florent Toniello pour son recueil Flo[ts]. Le prix «jeunes auteurs 15-25 ans» du concours a été remis à Anna Leader et son recueil A Lifetime Lies: One Year’s Worth of Poems.