Pour le centenaire de Soljenitsyne, son fils dirige un opéra à Moscou

Le fils du célèbre dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne, expulsé avec sa famille après avoir exposé au monde les horreurs des camps de travail de l’Union soviétique, revient en Russie pour diriger une opéra basé sur l’oeuvre de son père et adresser un message à son pays natal.

L’opéra « Une journée d’Ivan Denissovitch », dont la première sera donnée vendredi au célèbre théâtre moscovite du Bolchoï, fait partie des évènements prévus dans la capitale russe pour marquer les 100 ans de la naissance du dissident, Prix Nobel de littérature.

« C’est un rappel utile du chemin parcouru par la Russie: non seulement Soljenitsyne n’est plus interdit, mais il est étudié, lu, débattu », se réjouissait Ignat Soljenitsyne dans une interview à l’AFP avant la répétition générale.

« C’est un pays très différent de celui qui a expulsé Soljenitsyne en 1974, et pourtant un pays qui a sûrement encore un long chemin à parcourir avant de devenir (…) tout à fait normal, pleinement intégré et où les gens ressentent un sentiment de fierté et de satisfaction, » a indiqué le chef d’orchestre de 46 ans, qui vit à New York avec sa famille.

Court roman, « Une Journée d’Ivan Denissovitch » est basé sur l’expérience d’Alexandre Soljenitsyne comme prisonnier politique.

Témoignage des répressions staliniennes et de ses millions de morts, le livre d’abord publié en 1962 dans la revue libérale soviétique « Novy Mir » (Nouveau Monde) raconte une journée dans un camp de travail à travers les yeux d’un détenu.

Dans l’opéra, monté dans une petite salle de l’illustre Bolchoï, l’on voit des gardiens de prison patrouiller sur les balcons derrière des barbelés tandis que des projecteurs balaient la salle, comme à la recherche d’un fuyard.

Selon le compositeur de l’opéra, Alexandre Tchaïkovski, le célèbre dissident était généralement réticent aux adaptations de ses oeuvres mais lui avait finalement donné son accord.

L’opéra « Ivan Denissovitch » a ainsi été monté pour la première fois à Perm, dans l’Oural, en 2009. « Malheureusement il est décédé avant de voir l’opéra », regrette le compositeur.

La première eut lieu quelques mois seulement après le décès du dissident, en 2008. Pour marquer le centenaire de sa naissance, le 11 décembre, les autorités vont inaugurer un nouveau mémorial en son honneur à Moscou.

Plusieurs théâtres montent des productions basées sur ses oeuvres et la mairie de Moscou a lancé une application proposant une « visite guidée Soljenitsyne » de la capitale. Pourtant, certaines voix critiques accusent le gouvernement de Vladimir Poutine de continuer la répression des artistes et des intellectuels.

En 2015, le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov a ainsi été condamné par la justice russe à 20 ans de camp pour « terrorisme », à l’issue d’un procès dénoncé comme « stalinien » par Amnesty International.

L’enfant terrible du théâtre russe, Kirill Serebrennikov, est lui assigné à résidence depuis plus d’un an, et actuellement jugé pour détournement de fonds dans une affaire qu’il juge absurde. Plus récemment, un rappeur russe aux textes parfois critiques des autorités a été brièvement emprisonné à cause d’un concert de rue tandis qu’un groupe de musique électronique, IC3PEAK, doit faire avec les interventions de la police à chacun de ses concerts.

Ignat Soljenitsyne rechigne pour sa part a faire le lien entre son père, qui a rencontré plusieurs fois Vladimir Poutine à la fin de sa vie et n’était pas un critique de l’ex-espion du KGB, et les opposants contemporains. « Il est compréhensible que les gens fassent des parallèles, mais je dirais que les différences l’emportent sur les similitudes », indique Ignat Soljenitsyne: « Les +crimes+ qui sont passables de peines sont complètement différents de ceux de l’époque, et le nombre de personnes susceptibles d’être jugées est incomparable ». Son père était revenu triomphalement en Russie en 1994, après deux décennies d’exil consécutives à la publication de « L’Archipel du Goulag ».

La famille Soljenitsyne a passé la plupart de ces années à Cavendish, dans le Vermont (Etats-Unis), où il avait la réputation d’être très discret. Dans une épicerie locale, une pancarte mettait en garde: « Pas d’indications pour la maison de Soljenitsyne ».

Toute la famille est ensuite revenue en Russie sauf Ignat, qui mène une brillante carrière de directeur d’orchestre et de pianiste aux Etats-Unis. Ses deux frères travaillent dans le conseil à Moscou, entre autres pour le grand cabinet McKinsey.

Ignat, qui possède les deux nationalités russe et américaine, dit se sentir « parfois un peu mal à l’aise » d’être à cheval entre ces deux cultures, dans le climat de tensions actuel. Il rejette cependant l’idée d’une « nouvelle guerre froide » entre la Russie et l’Occident. « Quand j’entends les gens dire +Les choses sont à nouveau comme avant+, c’est une folie », s’indigne-t-il. « c’est bête ou alors complètement malhonnête », ajoute Ignat Soljenitsyne, qui dit espérer une amélioration des relations Moscou-Washington dans un futur proche et croit « complètement » que la culture a un rôle à jouer. « Même durant l’époque soviétique, la culture était le meilleur produit d’exportation de l’Union soviétique. On sait de quoi est capable la Russie et quel talent il y a ici. Le théâtre, les arts nous rappellent ce que nous avons tous en commun ».