Cent ans de «Tageblatt»

Sur les unes, au fil des ans, le journal affiche ses engagements
Sur les unes, au fil des ans, le journal affiche ses engagements
Sur les unes, au fil des ans, le journal affiche ses engagements

Première parution, le 30 juin 1913.
Un siècle d’Histoire, de l’«Organe démocratique pour les intérêts du canton d’Esch» au groupe Editpress.

Les historiens Denis Scuto, Paul Lesch et Yves Steichen, auteurs d’une étude sur le centenaire du Tageblatt, parlent de la création d’un «quotidien nouveau pour une ville nouvelle et pour un monde nouveau et pour une société moderne». En fondant le journal, l’imprimeur de Diekirch, Paul Schroell, accompagne l’essor industriel du sud du pays, où la population a doublé entre 1890 et 1910, faisant apparaître des groupes sociaux – et des électeurs – nouveaux: employés des usines, des chemins de fer, des banques, fonctionnaires, professeurs et instituteurs, commerçants… «Une classe moyenne urbaine et salariée» sur laquelle s’appuie le courant politique des libéraux radicaux dont le Escher Tageblatt doit porter la voix, notamment dans la lutte contre l’emprise cléricale sur la société.

[cleeng_content id= »190368872″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Son essor est interrompu par la Première Guerre mondiale. Le Tageblatt, «trop libre, trop critique aux yeux des autorités» est interdit de parution dès 1914 pendant plusieurs mois et censuré par la suite. Schroell, après un séjour en prison, part en exil en France. Les années difficiles sont surmontées grâce à son épouse, qui tient le journal avec sa sœur et son beau-frère.

Idéologiquement, le Tageblatt reste d’abord du côté des libéraux radicaux, alors que le Parti socialiste effectue un virage à gauche et se transforme en Parti ouvrier en 1924. Pourtant, en 1927, Schroell vend le journal, pour un million de francs, aux syndicats libres (BMIAV, le prédécesseur du LAV, et les cheminots du Landesverband).

«La nouvelle société est organisée sous forme de coopérative», raconte Alvin Sold, rédacteur en chef et directeur du Tageblatt de 1974 à 2012, administrateur délégué d’Editpress Luxembourg. «C’était un des piliers de l’action de la gauche à côté de la politique, défendue par le Parti ouvrier et des syndicats qui s’opposaient au patronat. Le mouvement coopératif devait illustrer comment une société peut être gérée de façon sociale.»

Hubert Clément, futur bourgmestre, est aux commandes et poursuit les luttes pour le progrès social, «Les combats étaient évidents, note Alvin Sold, il fallait défendre les droits sociaux, les droits politiques, agir pour l’égalité des chances, notamment dans l’accès à l’enseignement… Sans parler des droits civils. On commençait à réfléchir à ce qu’est un citoyen par rapport à l’Etat, à la religion.»

Fidèle à ses combats

En matière de politique étrangère, le Tageblatt s’engage clairement pour la démocratie. «A l’époque, en Europe, le camp des démocrates était très minoritaire. On pouvait y compter, avec des restrictions, la France, la Grande-Bretagne, ou le Benelux et les pays scandinaves. En face, il y avait les grands pays totalitaires comme l’Union soviétique, l’Italie et, très vite, l’Allemagne, l’Espagne et une ribambelle d’autres pays dont, à la fin des années 30, la Grèce. Défendre la démocratie dans ces années-là était courageux.»

Son engagement contre le totalitarisme vaudra au Tageblatt d’être interdit en Allemagne nazie dès 1933. Mais aussi de faire pencher le référendum sur la loi muselière visant l’interdiction du Parti communiste en 1937, poussant le gouvernement de droite à la démission. Le journal restera fidèle à ces combats, auxquels s’ajouteront les grandes réformes sociétales (abolition de la peine de mort, avortement, divorce, euthanasie), la lutte contre l’apartheid, la création d’un Etat palestinien ou la construction européenne.

En 1939, l’immeuble du 44, rue du Canal – qui abrite aujourd’hui encore la rédaction – est inauguré à Esch-sur-Alzette. Un an plus tard, le 10 mai 1940, la parution cesse, quand Esch est évacué suite à l’invasion nazie. En octobre, le Escher Tageblatt est repris par l’occupant qui l’utilise pour sa propagande. La publication reprend doucement dans les gravats d’après-guerre. Le Tageblatt, qui abandonne son préfixe Escher en 1947, continue de défendre les idées progressistes et accompagne le pays vers l’Union européenne ou l’Otan.

Dans les années 80, le quotidien évolue d’une presse de parti vers une presse d’opinion. «C’était un mouvement que l’on observait à travers toute l’Europe», défend Alvin Sold. «Un symbole fort a été le fait que les éditoriaux étaient désormais exclusivement écrits par des membres de la rédaction, excluant les syndicalistes et les hommes politiques qui y contribuaient jusque-là.»

Dans les années 90, les évolutions technologiques, notamment au niveau de l’impression, poussent les responsables à diversifier leurs médias. Surtout que le pays a, lui aussi, évolué vers un statut de capitale européenne et financière dans une explosion démographique comparable à celle du début du siècle. C’est la création d’un groupe de presse dont est notamment issu Le Jeudi. «Le but de cet ensemble est de pouvoir réinvestir les bénéfices des produits qui marchent bien dans l’entreprise et ainsi accomplir la mission que nous nous donnons: aider à construire une société de progrès dans la cohésion citoyenne», conclut Alvin Sold.

Laurence Harf – lharf@le-jeudi.lu

 

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