Ceci n’est pas de la politique-fiction / Un monde immonde

Et si le Parlement européen était bientôt contrôlé par l’extrême droite? On n’ose y penser, mais c’est inscrit dans la logique des choses. L’année 2019, avec ses élections européennes du 26 mai, risque fort de sonner le glas des partis traditionnels de la gauche et de la droite, là où ce n’est pas encore fait. Au profit, surtout, de l’extrême droite.

De la politique-fiction, tout cela? Un Rassemblent (ex-Front) national en France en tête des sondages n’est pas de la fiction, ni la percée spectaculaire de l’AfD (Alternative für Deutschland), en Allemagne. Et ce n’est pas non plus dans l’imaginaire que l’extrême droite – seule, en coalition ou en arbitre des gouvernements – s’est installée à la tête d’une dizaine de pays européens.

Tout comme on n’invente rien en disant que les droites classiques de la plupart des pays de l’Union ont droitisé leur discours pour le rapprocher de celui de l’extrême droite. Est-ce assez pour que cette dernière puisse créer, au nouveau Parlement européen issu du scrutin de mai prochain, un groupe qui dominerait les autres? Pour le moment, il est vrai, même si elle tente de se structurer à un niveau européen, que l’extrême droite reste éclatée.

Elle a beau avoir un socle commun de repères idéologiques – la haine de l’immigration, le rejet des élites en général et de Bruxelles en particulier, le tout mélangé à un repli identitaire –, la dimension européenne, dans le cadre de ce socle ne fait pas partie de ses bagages politiques. On était plutôt, jusqu’ici, dans un discours Brexit.

Chose nouvelle, désormais l’extrême droite vise la prise de contrôle dans la seule entité européenne élue au suffrage universel qu’est le Parlement. Elle a compris qu’en s’installant dans la centrale qu’est Strasbourg, elle aura les mains libres partout. Qui, en effet, pourrait encore réprimander les mauvais élèves de l’Union qui restreignent les libertés, musèlent les médias ou phagocytent la justice?

On est là dans un deuxième socle de repères idéologiques de l’extrême droite. Or si le rejet de l’immigration et des élites est pleinement revendiqué, le grignotage démocratique l’est beaucoup moins. Alors que, d’un point de vue historique, c’est lui le but ultime, le succès électoral est dû au premier socle. Peu de monde voterait aujourd’hui en Europe pour un parti promettant de s’en prendre aux libertés.

Un troisième socle programmatique vient bousculer tout cela et explique pourquoi la gauche de la gauche ne profite pas du même élan que l’extrême droite. Cette dernière a su s’habiller dernièrement d’un costume social, porté jadis par la gauche, qui, dans la fragilité ambiante, parle aux gens. Du coup, aux yeux de beaucoup, l’offre politique la plus attractive du moment vient de ce côté-là.

Et ce n’est pas une mode. En Europe, la colère populaire contre la casse sociale risque de durer plus longtemps que la peur contre une prétendue invasion étrangère. En faisant converger les deux, l’extrême droite s’assure un capital politique durable.

Jean Portante