Ce que disent les pieds

On les regarde trop peu, les pieds de ceux qu’on côtoie. On a tort. Ils sont à leur manière les témoins de notre dérive.

Je voudrais, aujourd’hui, te parler des pieds. Les observer est devenu, depuis peu, une de mes activités favorites dans le métro.

Les têtes m’intéressent moins, ces temps-ci. Penchées en avant qu’elles sont, presque toutes, comme si elles étaient attirées par un aimant. Un peu comme les vaches dans les prés, l’as-tu remarqué, qui regardent toutes dans la même direction. Ou les tournesols suivant la course du soleil. Point de soleil, cependant, dans le métro. L’aimant qui attire les regards a pris la forme d’un téléphone portable. Jadis, à sa place, il y avait un journal. Ou un livre. Maintenant c’est un écran. L’être humain, après la station debout, après, aussi, s’être agenouillé devant maint veau d’or, a appris à s’incliner devant un écran. Ça meuble le temps du trajet. Et, surtout, ça ne laisse plus un seul millimètre de flânerie ou de rêve au cerveau. On le dit intelligent, le téléphone portable. Il l’est. Plus que nous. N’arrive-t-il pas à ne lâcher aucun instant l’attention qu’il nous vole? Et à livrer entièrement notre esprit aux manipulateurs cachés. Telle la Méduse qui pétrifie quiconque croise son regard.

Cela dit, s’il regardait plus bas, le voyageur de métro, il verrait ses pieds. Et découvrirait, comme moi, que les chaussures ont disparu. Quand je dis chaussures, je pense à celles qui, autant qu’il m’en souvienne, avaient une peau en cuir. Celles qu’on lustrait pour les faire briller. Avec talons, et tout. Et tiens, j’ai appris récemment qu’on les portait depuis le quatrième millénaire avant notre ère. La première paire serait apparue en Arménie.

Et que vois-je aux pieds des voyageurs du métro? Des baskets. Rien que des baskets. Tête inclinée et baskets, voilà les deux ingrédients nouveaux de la condition humaine. Le premier dit notre addiction à l’écran, le second notre regard détourné de la nature. Notre admiration pour le caoutchouc de synthèse, par exemple, dont sont fabriqués les semelles des baskets. Comme des pneus de voiture. A base de combustible fossile. Il y a aussi, dans la basket, parmi d’autres saloperies, de l’éthylène-vinyle acétate, du polyuréthane à base de carbone, va voir ce que c’est dans une encyclopédie. Et du nylon. Du plastique quoi.

Et «l’air» – de cette célèbre marque huppée dont je tairai le nom – amortissant nos pas, c’est de l’hexafluorure de soufre comprimé. Autrement dit, un gaz à effet de serre. Ça en fait de l’empoisonnement dans une rame de métro. Nous la portons à nos pieds, la destruction de notre environnement. Elle nous suit partout où nous allons.

Et encore ne t’ai-je pas dit qu’elles participent également de la détresse sociale, les baskets. La fameuse marque dont j’ai tu le nom ne fabrique-t-elle pas les siennes dans des pays où les salaires et les conditions de travail sont indignes? Cela aussi, nous le chaussons. Je te l’ai dit, nos pieds sont à leur manière les témoins de notre dérive.

Jean Portante