Une cavale fantastique / «Lean on Pete» d’Andrew Haigh

Manfred Enery / Le cinéaste est britannique. Il investit ici les grands espaces nord-américains pour nous raconter comment un garçon de 15 ans, malmené par la vie, va de l’avant.

Le «héros» d’Andrew Haigh s’appelle Charley Thompson. Il émane d’un roman de Willy Vlautin dont le cinéaste, dans son efficace adaptation, a exhaussé les mélancoliques saveurs. Il n’a jamais connu sa mère qui a quitté son géniteur sans crier gare, tout de suite après sa naissance. Il vit à côté d’un père le plus souvent absent, toujours assoiffé et imbibé, en permanent besoin de secouer sa libido et vivotant de petits boulots. Sans boussole et livré à lui-même quelque part au fin fond de l’Oregon, Charley (Charlie Plummer) cherche à revoir une tante maternelle qui vit loin de chez lui et à se trouver peut-être, tout près de l’habitation de fortune de son père, des raisons de survivre et d’affûter ses désirs profonds de réussite.

Quand son père meurt bêtement, Charley se fait embaucher par l’éleveur de chevaux Del (Steve Buscemi, méconnaissable quand on vient juste de le voir en réjouissant Nikita Khrouchtchev dans La Mort de Staline!) qui, d’abord réticent à cause de son âge, finit par l’estimer, le payer en conséquence et lui confier des tâches considérables dans l’hippodrome.

Là, Charley s’attache à un pur-sang Lean on Pete qui est devenu un canasson plutôt hors courses. Quand il comprend qu’il est question d’expédier le cheval trop âgé au Mexique pour un abattage bien programmé, il décide de s’enfuir avec lui. Il quitte tout, il n’a qu’une idée en tête, sauver Lean on Pete et, par la même occasion, se tirer lui-même d’affaire, se trouver un foyer et des raisons de vivre pleinement.

D’office, on a envie de ranger cette nouvelle réalisation d’Andrew Haigh dans la catégorie du roman d’apprentissage doublé en son mitan par ce qu’on pourrait appeler un «road movie» si ce terme n’était pas autant galvaudé sur le ciné-marché mondial. Il s’agit davantage d’un chaotique parcours de vie focalisé sur le portrait d’un adolescent déterminé en quête d’accroches, de repères. La traversée d’une bonne partie des Etats-Unis qu’effectue Charley – parti de l’Oregon, il dérive avec une belle assurance à travers l’Idaho pour atteindre tant bien que mal le Wyoming – inscrirait plutôt Lean on Pete dans la tradition de ces fictions américaines investissant les grands espaces nord-américains.

On pense aux films Badlands de Terrence Malick, Wild de Jean-Marc Vallée et – pourquoi pas? – Paris, Texas de Wim Wenders. Ou à ces attachants romans que sont Dalva de Jim Harrison et Wilderness de Lance Weller. Mais on pense avant tout à Into the Wild de Jon Krakauer dont Sean Penn fit, en 2007, une intéressante adaptation. Pour Charley cependant, il ne s’agit pas d’une ordinaire recherche de liberté, ni d’une envie de se désintoxiquer de la civilisation. Son côté sauvage, il l’assume autrement. Il est amusant de noter que Lean on Pete, pour sa distribution française, a été affublé du titre passe-partout qu’est La Route sauvage…

Pour Charley, la «terra incognita» qu’il traverse avec son cheval, ce n’est pas non plus la «Wild Side» célébrée par Lou Reed dans sa chanson Walk on the Wild Side (1972). C’est davantage un refuge mouvant, une manière de trouver ses identités fondamentales, de consolider son statut d’être simplement humain et d’embrasser la vie tout court. Comme une traversée infernale lui permettant d’oublier son passé immédiat, sa précarité affective. Il y a des moments de grâce absolue dans Lean on Pete. Centrés sur le personnage de Charley, ils irradient tout le film comme d’incandescents blocs de vérité humaine qu’ébranlent d’autres instants saturés de violences et de vociférations.

S’en distinguent l’éleveur de chevaux interprété par un épatant Steve Buscemi et la jockey aigrie attentionnée à Charley que joue avec beaucoup de tact une singulière Chloë Sevigny.

Il y a des moments de grâce absolue dans «Lean on Pete».

Centrés sur le personnage de Charley,ils irradient tout le film comme d’incandescents blocs de vérité humaine.