Jean-Louis Schlesser / En 2007, l’Estonie fut victime d’une vague de cyberattaques pilotées par la Russie. Pour cette toute jeune nation, pionnière déjà à cette époque en matière d’utilisation de toute la panoplie des possibilités qu’offrait la technologie IT, le coup fut rude. Avec le niveau de dépendance aux bits et bytes qui était le sien, le résultat du revanchisme du grand voisin à l’Est fut la paralysie totale des administrations. Pendant leur histoire compliquée et tragique, les Estoniens furent rarement maîtres chez eux. Un peu à l’instar de notre beau pays, leurs voisins – Russes, Polonais, Suédois – furent trop puissants et trop nombreux pour qu’eux-mêmes puissent prendre en main leurs affaires. En outre, la population autochtone subissait la mise sous tutelle par une aristocratie guerrière germanophone qui, sous prétexte de christianisation, avait colonisé le territoire. Dernière occupation, celle de l’URSS après la défaite de l’Allemagne en 1944-45. Le dernier soldat russe quitta l’Estonie en 1991.
Il se trouve que l’Estonie s’est choisi un autre petit pays – encore plus petit qu’elle-même – pour une mise en miroir totale de ses ordinateurs administratifs. Tout ce que l’Estonie possède comme données gouvernementales et administratives sera stocké de façon parallèle dans un data center luxembourgeois dont les portions de disques durs réservées aux Estoniens sont considérées comme un espace identique à celui d’une ambassade.
Récemment, une responsable de ce dispositif informatique fut orateur principal lors d’une manifestation ICT organisée par la Chambre de commerce. Elle semble avoir beaucoup impressionné certains participants et commentateurs luxembourgeois dans la mesure où l’enthousiasme avec lequel les Estoniens ont basculé dans le tout numérique ne peut que laisser rêveur et… profondément sceptique.
L’Histoire a laissé de profondes cicatrices en Estonie. Elle a également provoqué des situations absurdes. Il existe dans ce pays une catégorie de résidents – 163.000 sur une population totale de 1.370.000 – qui sont considérés comme des non-citoyens. Bien que nés et vivants en Estonie, ils sont d’origine russe et… russophones. Ne voulant pas devenir Russes (bien que la Russie serait heureuse de leur accorder la citoyenneté), ils ne répondent pas aux critères d’«estonienneté», notamment en ce qui concerne la maîtrise de l’estonien, une des langues au monde les plus difficiles à apprendre. Habitués à un joyeux micmac identitaire, les Estoniens y rajoutent une couche numérique en proposant une e-citoyenneté pour permettre à des non-résidents d’accéder au paradis des affaires qu’est l’Estonie. Vous serez heureux d’apprendre que Monsieur Bettel est un des 40.000 e-citoyens estoniens.
On peut avoir de la sympathie pour nos amis estoniens, enfin maîtres de leur destin après avoir subi les pires avanies des siècles durant. Pourquoi alors, Estoniens, donner les clés de votre maison aux maîtres du tout numérique? Pour ce qui est de nous autres Luxembourgeois, il ne convient pas d’imiter un modèle qui met la population d’un pays dans sa totalité à la merci d’une prise de contrôle totalitaire, que ce soit par intervention externe ou par la possibilité de ne jamais exclure d’une prise de pouvoir des forces néfastes en interne. Dans le cas de l’Estonie, l’ambassade numérique au Luxembourg n’y changerait rien.




