Claude Frisoni / J’ai hésité entre mise en plis, mise en boîte, mise en demeure, mise en place, mise à jour et j’ai finalement opté pour misanthropie. J’emprunterais volontiers à Molière les vers d’Alceste, pour dire sans simplicité:
Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,
Et je veux me tirer du commerce des hommes.
Traduit en langage d’aujourd’hui, ça donnerait: «J’en ai assez de tant de stupidité, d’hypocrisie et de bêtise. Je m’éloigne.» En langage populaire: «Plein le dos de tous ces cons. Je me casse!» Ou «je me tire», bien qu’Alceste, très en avance sur son temps, ait lui aussi utilisé le verbe «se tirer».
Quels que soient les mots ou expressions que je choisirais pour exprimer ma lassitude (pour ne pas dire plus) de ce fameux commerce des hommes (les femmes n’étant pas toujours en reste), il se trouverait, j’en suis convaincu, un Philinte pour me rétorquer:
Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie,
Des moyens d’exercer notre philosophie,
C’est le plus bel emploi que trouve la vertu;
Et si, de probité, tout était revêtu,
Si tous les coeurs étaient francs, justes et dociles,
La plupart des vertus nous seraient inutiles.
Ce qui, en langage contemporain, donnerait: «On s’ennuierait ferme si le monde n’était peuplé que de gens bien et intelligents.» Ou encore, sans fioritures: «Si les bœufs ne nous les brisaient pas, ils nous les gonfleraient.» Disons, pour être franc et net: «Au pays des bisounours, on s’emmerderait ferme.»
Il n’empêche, trois siècles et demi plus tard, les états d’âme d’Alceste, les appels à la raison de Philinte et les observations de Molière n’ont pas pris une ride. Si ce n’était ce langage trop châtié, trop fleuri, trop riche. Et ces alexandrins que plus personne n’emploie dans le métro. A moins que Jojo, s’adressant à Kevin ne lui dise:
Il me tarde de rentrer chez moi, Cher ami,
Car hélas, j’en ai plein les bottes, aujourd’hui.
C’est à cela qu’on reconnaît qu’une œuvre est intemporelle et universelle. Les mots, les tournures de phrase peuvent avoir vieilli, le fond lui, n’est pas daté! L’honnête homme est toujours soumis aux attaques de la tribu des preneurs de tête. Et il n’est plus besoin de fréquenter les salons ou la Cour pour subir leur harcèlement, les nouvelles technologies leur permettant de s’immiscer dans l’intimité de chacun. Si au moins les redoutables preneurs de tête se contentaient de nous prendre la tête et d’en faire ce que bon leur semble. Mais non, leur sadisme les pousse à nous prendre la tête mais à nous la rendre, passablement abîmée certes, mais encore réutilisable, pour qu’elle puisse resservir, au même preneur de tête ou à un de ses semblables. Molière ne les appelait pas des preneurs de tête, mais des fâcheux. Fâcheux, le mot est joli. Plus âpre en bouche qu’importun, plus incisif que raseur. Pourtant, raseur, ça a une connotation tranchante.
Fâcheux, voilà un terme qui devrait redevenir à la mode. A ne pas confondre avec facho. Même si, bien souvent, les fâcheux sont fachos et les fachos sont des fâcheux. Molière l’ignorait, mais le mot fâcheux revêt une étonnante modernité. Car le fâcheux, facho ou pas facho, le fâcheux chafouin fait chier. Et il a beaucoup plus de moyens aujourd’hui de sévir que n’en avaient ses ancêtres au XVIIe siècle.
Quand Alceste s’emportait:
D’éloges, on regorge; à la tête, on les jette,
Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette.
Il ne savait pas qu’un jour, il pourrait s’énerver contre ces nouveaux fâcheux qui s’infiltrent partout. Car, de nos jours:
N’importe quel abruti, armé d’un seul doigt,
Le pouce ou l’index, nouvelles plumes d’oie,
Donne son avis sur tout, hélas tout d’abord,
En privilégiant tout ce qu’il ignore!
Le fâcheux peut s’en donner à cœur joie. La politique, les arts, le sport, la philosophie, le sexe, la mécanique des fluides, la religion, l’astronomie, la résistance statique, la vie, la mort, la relativité restreinte, le jardinage, la gastronomie, la mécanique quantique, l’œnologie, l’humour, la conchyliculture, le ventre de son voisin, les seins de sa voisine, les enfants de son cousin, les programmes de la télé numérique… il a un point de vue sur tout, il n’a surtout point de vue. Je le sais… je fais pareil.
Alors, pourquoi un tel courroux contre les autres acrobates du clavier virtuel? Pourquoi se fâcher contre les fâcheux? Parce que, si internet est un café du commerce à l’échelle planétaire, personne hélas n’y paye jamais sa tournée! Alors qu’au bar du coin, le preneur de tête sait au moins que si la terre n’est pas devenue ronde à force de tourner, l’homme lui, devient rond à force de tournées! Patron, la même chose!




