Ça va mieux en le disant

Pourquoi diable cette histoire d’ordonnances fait-elle tant de bruit en France? A chaque fois que je rends visite à mon médecin, la plupart du temps pour prendre de ses nouvelles et trouver sur la table de sa salle d’attente des exemplaires rarissimes de vieux magazines introuvables, il me fait une ordonnance. Enfin, pas tout de suite.

D’abord, il me réveille, car malgré la lecture dans Paris Match d’un excellent article sur le lancement prochain d’un gigantesque paquebot baptisé le Titanic, je n’ai pas résisté aux six heures d’attente dans la salle du même nom. On a beau savoir que c’est le temps passé dans les salles d’attente qui fait des malades des patients, l’expérience est toujours pénible. Donc, l’homme de l’art gribouille sur une ordonnance des signes indéchiffrables, sauf par un pharmacien diplômé. Lequel fait évidemment semblant de comprendre ce qui est écrit, car aucun cursus universitaire, fût-il long et prestigieux, n’a jamais permis à quiconque de remplacer Champollion dans le décryptage des hiéroglyphes. Il marmonne donc entre ses dents, l’air inspiré en contemplant le bout de papier (il murmure en général des trucs du genre: «Hum, de la riboulure de plastronium sulsiforée à 35%, gnagna hmpff bien sûr, brr hanhan gloup. Très bien.»), puis il vend ce qu’il a de plus cher en recommandant de ne pas oublier de s’en gaver histoire de devoir revenir au plus vite faire le plein. L’ordonnance est donc une sorte de pierre de Rosette.

Qu’on appelle aussi prescription (l’ordonnance, pas la pierre de Rosette). Une prescription. Curieux, car prescription est le mot qui définit le temps après lequel un délit ou un crime ne sont plus punissables. Une prescription pour quoi? Une prescription pour combattre une affection. Mais pourquoi combattre une affection alors que l’affection est ce qui rapproche les êtres vivants? Il s’agit donc d’utiliser une prescription, donc ce qui empêche de condamner un criminel, pour lutter contre une affection, donc ce qui rapproche les êtres vivants? Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire? Je comprends mieux pourquoi c’est écrit de façon à ce que personne ne soit capable d’y piger quelque chose. C’est trop affreux! Le pire c’est qu’on nous refile cette espèce de fatwa en nous glissant avec un grand sourire: «Il va prendre ça, ça lui fera du bien.» Parce qu’en plus, ces gens-là s’adressent à leurs victimes en utilisant la troisième personne. Comme si on n’était pas là, en somme. «Comment il va?» «Mais qui?» «Eh bien lui, il m’a l’air un peu fatigué, non?»

C’est terriblement cruel de dépersonnaliser les gens de cette manière. Pas étonnant que les politiques aient également recours à des ordonnances, ils utilisent le même truc. S’adressant à des personnes scotchées devant leur télé, ils ne leur disent pas: «Vous avez parfaitement compris que nous devons vous tondre.» Parce que les gens répondraient: «Mais pas du tout. Pas du tout. On n’a rien compris du tout. On n’est pas d’accord.» Alors, pour éviter ça, les politiques disent: «Les Français (ça marche aussi avec les autres) ont parfaitement compris qu’on devait les tondre. C’est indispensable et ils le savent très bien.»

Du coup, les gens sont perdus. Ils se disent: «Mais de qui il parle? De nous? Mais non, il n’a pas dit vous, il a dit les Français. Ça doit être les autres. Les autres Français, mais pas nous.» En gros, les ordonnances, c’est une façon habile d’administrer une potion amère sous forme de suppositoires. Par cette voie-là, on n’en sent pas le mauvais goût et on l’a dans le… disons là où on sait qu’on finit toujours par l’avoir.

Claude Frisoni