Ça va mieux en le disant

Il y a quelque temps déjà, grâce à un être cher, être de chair né dans le Cher et chercheur à Cherbourg, j’ai appris un nouveau mot. L’antispécisme. Ayant vite deviné que l’antispécisme n’était pas un médicament contre les bactéries mais le contraire du spécisme, il ne me restait plus qu’à découvrir ce qu’était le spécisme. Mon allié de toujours, le dictionnaire, est venu à mon secours pour m’apprendre que le spécisme est une discrimination basée sur l’espèce, conduisant à l’exploitation des animaux par les humains.

L’antispécisme étant donc la lutte contre cette discrimination. Ce combat est notamment mené par les végans. Et quoi qu’on en pense, il est éminemment respectable.

J’en veux pour preuve qu’il fut également celui d’une des figures les plus éblouissantes de la littérature française et du féminisme. L’immense, la touchante, la bouleversante Louise Michel. Militante anarchiste, défenseuse des opprimés, communarde enflammée, déportée insoumise, amie des Kanaks, égérie des luttes sociales, écrivaine engagée, la fougueuse Louise a aussi mis sa plume au service de la cause animale: «Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes… Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent.» J’ai donc, malgré le souvenir émouvant de la Vierge rouge (qui n’était pas plus vierge que rouge puisque sa route a croisé celle de Victor Hugo et puisqu’elle s’est prononcée en faveur du drapeau noir des anarchistes), été d’emblée tenté de devenir un antispéciste. Et puis le naturel revenant au petit trot, je me suis dit: «Je respecterai les animaux le jour où ils cesseront de se bouffer entre eux.» C’est vrai quoi, ils pourraient donner l’exemple, non? Eux aussi sont spécistes. Les prédateurs imposent une sévère discrimination, basée sur l’espèce, à leurs proies.

Les charmants petits chatons qui font des cabrioles sur Internet sont de fieffés salopards. Et hypocrites avec ça. J’en ai vu un qui me souriait l’air innocent, avec la queue toute remuante d’un lézard dépassant de sa gueule d’ange. J’en ai vu d’autres s’acharner avec sadisme sur de charmants petits rongeurs. Moi qui pensais que seuls les hommes étaient capables de tant de cruauté, j’ai dû admettre que les bestioles n’étaient pas plus respectables.

Les dauphins par exemple, dont on vante l’intelligence et la gentillesse. Ces mammifères marins sont nos cousins, paraît-il. Dans l’ignominie, ils seraient plutôt nos frères. Les jeunes dauphins mâles enlèvent une femelle et la violent à tour de rôle durant des jours. Quand une femelle a un bébé, elle n’est plus disponible pour leurs turpitudes, alors ils tuent le petit. Les loutres de mer violent des bébés phoques, souvent jusqu’à la mort des innocentes petites peluches! Les manchots d’Adélie sont nécrophiles! Voilà les raisons de mon scepticisme sur l’antispécisme. Mais, m’objectent les défenseurs des bestioles, ce ne sont que des animaux qui obéissent à leur instinct, nous, nous sommes des êtres humains doués de conscience. Ah bon? Il y aurait donc une différence de niveau entre les hommes et les animaux? Ça ne serait pas une affirmation discriminatoire, ça? Ça ne s’appellerait pas du spécisme, ça?

Je suis terriblement déçu. Pour les loutres, je serais passé outre. Sur la respectabilité des manchots, je n’en aurais pas mis ma main au feu. Mais les dauphins, franchement, les dauphins. Encore que…

L’histoire nous a appris que le Dauphin était le produit du croisement entre un moins-que-rien et une pas grand-chose!

Claude Frisoni