Ça va mieux en le disant

Il fut un temps, pas si éloigné, où en même temps signifiait simultanément. Ou bien concomitamment. Ou encore au même moment. Mais ça, c’était avant. Avant qu’en même temps ne devienne une locution magique qui permet de dire tout à la fois «d’un autre côté», «d’autre part», «en revanche», «ceci dit», «mais», «ce qui n’empêche pas que», «oui mais non», «non mais oui» ou encore synochoïdal. Sauf synochoïdal, qui est du Pierre Dac dans le texte. «En même temps» est devenu une sorte de joker pour pouvoir dire dans une même phrase tout et son contraire. Et inversement. Adonnons-nous donc, pour quelques instants, aux joies enivrantes de ce nouveau sport, l’enmêmetempisme: – On ne peut pas rester insensible aux souffrances des plus défavorisés. En même temps, il ne faut pas en faire des assistés. Comme on dit, «aide-toi, le ciel t’aidera». En même temps, ils pourraient un jour prochain se fâcher tout rouge. En même temps, ils regardent la télé, ça les occupe et si ça n’apaise pas leurs malheurs, ça vide leurs cerveaux. Les pauvres sont de plus en plus nombreux. En même temps, les très riches aussi. Y aurait-il un rapport direct entre ces deux constatations? Peut-être mais en même temps, s’il n’y avait que des riches, on ne saurait plus à qui prendre les sous. On ne prête qu’aux riches et puis on leur donne et on ne prend qu’aux pauvres.

En même temps, si on prenait aux riches, ils deviendraient pauvres alors que si on prend aux pauvres, ils restent pauvres. C’est mieux, ils ont déjà l’expérience. Et puis, parfois, les riches donnent aux pauvres. Un peu. En même temps, s’ils leur donnaient trop, ils ne seraient plus pauvres et on n’aurait plus personne à qui donner. En même temps, si on donne aux riches, au moins on est sûr qu’ils ne vont pas tout dépenser en boisson. Ou alors du bon. Pas de la piquette. Les pauvres avalent n’importe quoi. D’ailleurs, il y a plus d’obèses chez les pauvres que chez les riches. En même temps, ça n’est pas une bonne nouvelle car un proverbe chinois dit «quand les gros maigrissent, les maigres meurent». Heureusement, les pauvres meurent gros. J’ai un ami fortuné qui me répète toujours «quand je grossis, je m’aigris», c’est le secret des riches pour garder la ligne. Au fait, c’est un honneur que d’aider les réfugiés, en même temps, c’est rigolo de leur supprimer les points d’eau et les toilettes. Mais riches ou pauvres, de droite ou de gauche, nous sommes tous des êtres humains. En même temps il y a plus d’humanité dans la richesse d’un être de droite que dans la pauvreté d’un être de gauche. Hi hi, sauf quand un être de gauche a l’Humanité pliée en quatre dans sa poche. L’Huma est un des rares journaux qui n’appartiennent pas à un riche de droite, c’est embêtant. En même temps, il y a cent fois plus de téléspectateurs du journal de TF1 que de lecteurs de l’Humanité, c’est rassurant. L’idéal serait qu’il n’y ait plus du tout de journaux, le papier, ç’est fait avec des arbres et il faut protéger la nature. En même temps, il ne faut pas exagérer avec la protection de la nature, l’heure est à la suppression des subventions à l’agriculture biologique. En même temps… En même temps, il y a peu de chances (risques) qu’en même temps devienne on m’aime tant!

Claude Frisoni