Ça va mieux en le disant

La voici donc, comme un autre grain s’écoulant trop vite dans la partie basse du sablier, cette millième chronique. Pour le coup, le mot chronique prend le même sens que l’adjectif homonyme: «Qui évolue lentement et dure longtemps.» Nul besoin d’être un étymologiste patenté pour relever la racine chronos dans le mot chronique. Chronos, le temps. Et il s’agit bien de cela! Vingt ans pour en arriver là.
Comme beaucoup d’entre vous, il y a vingt ans, j’avais vingt ans de moins. Quant aux autres, nés après 1997, je ne pourrais que leur fredonner: «Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.»
Certes dans vingt ans, il y a vin. Mais il y a aussi tant. Vingt ans, c’est l’occasion de jeter un regard en arrière. Et de mesurer combien les choses ont changé. Pas moi, les choses. Pour ma part, je mesure exactement la même taille qu’en 1997 et je porte le même nom. Mais hormis mon immodeste personne, les choses ont-elles réellement changé?
Pour en avoir le cœur net, j’ai fait un peu de spéléologie dans mes chroniques d’antan. Et j’ai notamment dû admettre qu’en vingt ans, les Etats-Unis étaient passés de Clinton à Trump en franchissant les étapes successives Bush, Bush, Obama et Obama.
Que trouvait-on sous ma plume en 2002, par exemple? «Le système électoral américain est très original… Celui qui obtient le moins de voix devient président.» Peu de nouveauté de ce côté-là. Mais encore? Toujours du temps de Bush junior: «Beaucoup, attristés ou révoltés par la tragédie… de la Louisiane ou du Mississipi, n’ont pu s’empêcher de penser que Bush, après avoir refusé de signer les accords de Kyoto et méprisé toutes les mises en garde contre le réchauffement climatique et les risques naturels consécutifs à l’hystérie consumériste des grandes puissances (étatiques ou industrielles), que Bush donc, valet servile et docile des pollueurs, avait eu la monnaie de sa pièce.» Hum, pas grand-chose de neuf non plus de ce côté-là.
La France, elle, aurait-elle vraiment évolué? En 2009, je relevais ce qui suit: «… les tendances mégalomaniaques du bonhomme ont atteint des sommets. Dans un accès de fièvre barzingo-monarchique, il a donc décidé de parler à ses vassaux au Château de Versailles. Traversant la Galerie des Glaces au milieu de deux rangées de gardes républicains (républicains, dans ce cadre!) en grande tenue, l’air aussi martial qu’un demi-sel de bas quartier, il s’est enfin transformé en Roi Soleil.»
A l’époque, le monarque aux jambes arquées s’appelait Sarko Ier. Là encore, on pourrait croire que ces phrases datent de la semaine dernière.
Il y a plus longtemps, du temps de Chirac, je signalais ceci: «Lors d’un voyage de Pinochet, un employé d’un grand hôtel parisien avait été licencié pour avoir refusé de porter les valises du fasciste chilien. Je fais le pari qu’aujourd’hui encore la même sanction punirait quiconque refuserait de faire des courbettes aux dictateurs en balade à Paris. C’est que les droits de l’homme ne font pas le poids face aux commandes d’Airbus, de centrales nucléaires, de métros ou d’armement. Il faut être réaliste.»
Bon, ben visiblement, ça n’était pas la peine de vieillir de vingt ans pour constater que plus ça change, plus c’est pareil.
C’est sans doute pour les mêmes raisons que les spécialistes du marketing politique ont substitué le mot «renouvellement» au mot changement. Le renouvellement d’un bail ou d’un contrat, c’est sa prolongation. Ce qui n’implique absolument aucune obligation de changement.
Claude Frisoni