Ça va mieux en le disant

Guy Rewenig / Quoi de plus touchant qu’un Premier ministre caressant le museau d’une vache dans une exploitation biodynamique? Les photographes de presse ont d’ailleurs bien saisi ce moment d’extrême tendresse: c’est un peu rigide, d’accord, la main du Premier ministre hésite à tâter la bête, ça pourrait être brûlant, le mufle d’une vache, ou désagréablement mouillé, ou gluant, il faut y aller avec précaution. Mais la scène est d’une intimité flagrante. Le chef du gouvernement qui fraternise publiquement avec les bestiaux! C’est vachement solidaire. Et d’une époustouflante sensibilité écologique.

Encore faudrait-il prendre l’avis de la vache. Ce qui n’est pas évident, car les vaches luxembourgeoises s’entêtent à refuser la pratique du luxembourgeois, tout comme celle du français qui est tout de même une langue aussi vache que la langue luxembourgeoise.

Quand on demande à une vache de s’exprimer sur un sujet précis, qu’est-ce qu’on entend? Un bruit tout à fait diffus, n’est-ce pas, un meuglement sans nuance aucune, ce n’est pas comme ça qu’on arrive à un échange un tant soit peu politiquement fructueux. Mais attention! La vache est un animal intelligent, d’une émotivité très prononcée, certains lui attestent même la capacité de pleurer. Il suffira de transcrire ce qu’on peut lire dans les yeux tristes de la vache.

Voici donc les pensées secrètes de la vache: C’est qui, ce type-là? Qu’est-ce qu’il vient faire ici? On ne l’a jamais vu auparavant, et je parie qu’on ne le reverra plus jamais. De toute façon, il n’a pas l’air très paysan. Avec son manteau ultra-chic, il a plutôt les allures d’un mannequin tout droit récupéré dans un défilé de mode.

Et puis c’est quoi, cette espèce de somptueux soufflé d’étoffe sous son menton? L’une de ses innombrables écharpes, artistiquement nouée et savamment gonflée? Est-ce comme ça qu’on approche une vache, Monsieur? Et pourquoi il pose sa patte sur ma gueule? Pourquoi il me tripote le museau? Rien que pour épater les photographes? Mais ça frise le harcèlement! J’ai une folle envie de lui flanquer une grosse bouse bien boueuse sur ses souliers haut de gamme. S’il continue comme ça, le Monsieur, il va finir par m’embrasser. «Mat Häerz a Séil».

Une bise de Premier ministre, il ne manquerait plus que ça. S’il ose, je boufferai son écharpe. Et je lui passerai ma belle langue sur le visage. Comme on exige que je sois une vache heureuse, pour une fois ce sera le bonheur parfait. Quelques jours après son apparition salvatrice devant le bétail, le Premier ministre ressurgit dans la presse. Cette fois-ci, il siège au beau milieu du comité directeur lors d’un congrès de la fédération des chasseurs.

La vache intelligente dirait: Mais ça rime à quoi? D’abord il vient spectaculairement célébrer les droits des animaux, et puis il va soutenir les bouchers armés?

Elle ferait mieux de renoncer à son intelligence naturelle, la pauvre conne de vache, et d’adopter une bonne fois pour toutes le point de vue libéral. Car pour les libéraux, la chose est claire: flinguer le gibier n’est autre chose qu’une caresse par balle interposée. Une caresse particulièrement passionnée et techniquement appuyée. Une déclaration d’amour violente, certes, mais bien dans l’air du temps.

Il faut sans doute instruire la vache. Il faut lui dire que la politique libérale n’a rien à faire avec le bon sens ou la réflexion profonde. Son moteur, c’est la surprise permanente. Donc l’incongruité galopante. Le Premier ministre touche à tout et puis s’en va. Aujourd’hui, il affiche un point de vue, et demain il défendra le contraire.

C’est ça, la philosophie polyvalente. Ou la multiplicité stratégique. Il vaut mieux s’y habituer. Car d’un jour à l’autre, les chasseurs seront peut-être les véritables conservateurs biodynamiques, et les paysans seront des chasseurs mal déguisés. Tout est possible, tout est faisable, le libéralisme oblige.

Sur sa lancée, et comme les élections communales approchent, le Premier ministre est tout à fait capable de cajoler soudainement un lièvre ou un cerf dans une forêt ardennaise, alors que ses amis les chasseurs feront irruption dans les étables pour fusiller joyeusement les vaches. Avec les libéraux, on peut imaginer tout et n’importe quoi. Le monde libéral est un univers à géométrie variable.

De toute façon, la cervelle d’une vache est mal foutue pour ce genre d’exercice politico-acrobatique. Elle n’a qu’à baisser ses yeux tristes, la vache. Elle est manifestement trop intelligente pour tout ça.