‘Ça va mieux en le disant

Claude Frisoni / Qu’il s’agisse d’élections, de football, d’art, de smartphones, de goûts ou de couleurs, le monde semble se partager entre les pro et les anti. Dans une discussion, l’un avance sa thèse, l’autre rétorque par son antithèse, ils se disputent, se tapent dessus et ça se termine par une prothèse. C’est ce qu’on appelle la dialectique. Le mot anti vient soit du grec qui signifie opposé à, contraire, soit du latin ante qui signifie avant. Dans anticipation, anti vient du latin avant. C’est évident. Personne n’est contre la cipation. Car personne, même pas moi, ne sait ce qu’est une une cipation. Il serait donc stupide d’être anticipation. Mais quand on sait que capere voulait dire prendre en latin, ante capere, devenu avec le temps anticipation, prend alors le sens de prendre les devants. Du coup, on est pro anticipation.

La proximité phonétique entre les étymologies grecque et latine provoque souvent des confusions. Ainsi, homo veut dire homme. Mais il ne faut pas en déduire que l’homosexualité soit la sexualité des hommes. Ça arrive, mais ça n’est pas obligatoire. Car homosexualité ne vient pas de l’homo latin mais de l’homos grec. Et l’homo grec, c’est réputé… Homosexualité ne vient pas du latin homo qui signifie homme, mais du grec homos qui signifie même. Comme dans homonyme, qui veut dire même mot. Alors que homo sapiens signifie homme qui sait. En latino-grec, homo-homo voudrait dire homme semblable. Comme quoi, il ne faut prendre homo au mot.

Ainsi, et pour en revenir à anti, un antidote n’est pas une personne qui refuse une dote. Pas plus que l’antimoine n’est un anticlérical. L’anticlérical est beaucoup moins dangereux que l’antimoine, qui est une saloperie chimique proche de l’arsenic. Existe-t-il un antidote à l’antimoine? On observera qu’antidote est masculin. Ça n’est pas anodin. En principe, le mot formé avec anti prend le genre du mot dont il exprime le contraire. Un antidépresseur, mais une antiphrase. Il est important de le savoir. C’est comme auto. Une autoroute, une autogestion, une automutilation. Parce que route, gestion ou mutilation sont féminins, comme radio. Une radio, donc… un autoradio. Damnation, encore raté. Mais pour anti, ça marche.

Et le genre du mot peut faire une grosse différence. La preuve, on combat les antifrançais, alors qu’on adore les Antilles françaises. Anti n’implique pas toujours une totale opposition, un contraire absolu. De nos jours, tous ceux qui veulent nos voix sont antisystème. Cela ne signifie pas qu’ils sont contre le système, mais contre un système. Celui où ils n’ont pas la position dominante. Ils ne sont pas contre le système. Ils sont pour un autre système. Par exemple, ils veulent en finir avec l’exploitation de l’homme par l’homme. Et la remplacer par son contraire, l’exploitation de l’homme par l’homme. Ce qui change tout, ou presque. Les traitements antirabiques ne sont pas des propositions du programme du FHAine, mais une invention que l’on doit à Pasteur. Et les antiquaires ne sont pas tous des ennemis de l’Egypte. En revanche, les personnes qui ont peur de la rupture, qui redoutent d’être quittées et qui sont opposées au divorce sont bien des antiquités. Anti ne suppose pas forcément une opposition, mais exprime un contraire. Une région située aux antipodes d’un pays n’est pas opposée à ce pays. En tout cas pas forcément; elle est simplement située exactement de l’autre côté du globe. Si on faisait systématiquement la guerre à ses antipodes, la vie serait encore plus compliquée. Car il faudrait parcourir 20.000 kilomètres pour avoir le plaisir de se foutre sur la tronche avec l’ennemi. Alors que la tradition, les usages et les bonnes mœurs veulent qu’un ennemi héréditaire soit à portée de main. Au moins de canon. Certains ennemis sont vraiment stupides. C’est normal.

Pierre Desproges avait énoncé cette vérité indiscutable: «L’ennemi est bête. L’ennemi croit que c’est nous l’ennemi. Alors que c’est lui.» Ils veulent la destruction de notre civilisation décadente, sont anti Occident et sont néanmoins contre le vin, dont tous les médecins affirment qu’il est un excellent antioxydant! Ces gens-là ne sont pas que bêtes, ils sont en plus antipathiques. Le contraire de l’antipathie est la sympathie, alors que le contraire de l’empathie est l’égoïsme. Et de l’égoïsme, même la sympathie en pâtit.

Il peut y avoir des mots formés avec anti qui sont bien sympathiques. Notamment grâce à Rabelais, qui disait avec malice: «Il n’y a qu’une antistrophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse.» La preuve qu’anti, comme contre, peut former des mots positifs. D’ailleurs, un synonyme d’antistrophe est contrepèterie. Et même si je n’ai rien de spécial contre les pèteries, j’adore les contrepèteries. Il arrive souvent qu’on préfère les antihéros aux héros, qui sont moins drôles et tellement prévisibles. Il ne faut donc pas réduire le monde à une opposition manichéenne entre pro et anti. Tout n’est pas blanc ou noir. Deng Xiaoping a bouleversé le développement de la Chine en déclarant: «Peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape la souris.» Ce qui n’est valable que durant la journée, car la nuit, tous les chats sont gris. Rien n’est donc simple, tranché, définitif. C’est pourquoi, toujours modéré, je préfère un anticapitaliste à un nanti capitaliste!