Ça va mieux en le disant

Après avoir fait preuve d’une rare témérité la semaine dernière, en m’amusant gentiment avec l’écriture inclusive, j’ai découvert stupéfait que les injustices langagières ne concernaient pas que le genre féminin. C’est pourtant avec un mot féminin (féminin est d’ailleurs masculin; on dit le féminin, un scandale qui ne semble choquer personne) que j’ai commencé mon enquête.

Le mot héroïne. Qu’il s’agisse de la drogue dure ou de Wonderwoman, dure mais juste. Ce mot commence par un h. Un h non aspiré. Alors que son masculin, le mot héros, a droit à un h aspiré. Bizarre tout autant qu’étrange. Pourquoi diable dit-on des héros mais des (z)héroïnes?

Normalement, quand on ne fait pas la liaison avec un mot commençant par un h aspiré, on ne la fait ni au masculin ni au féminin. On ne dit pas les Hollandais et les (z)Hollandaises, que je sache.

L’Académie, qui a réponse à tout, prétend qu’à l’origine, le h de héros n’était pas aspiré mais qu’il l’est devenu pour qu’on ne fasse pas la confusion au pluriel avec zéro. Ouais… Je pense plutôt que, dès qu’il s’agit d’héroïsme, on entend érotisme et l’idée même de liaison vise d’abord les femmes. Mais je prétendais plus haut que les discriminations n’étaient pas réservées à cette minorité qui a la particularité d’être majoritaire et qui, selon Mao, porte la moitié du ciel (en plus bien souvent de sacs à provisions et, parfois, de tenues carcérales imposées).

Ainsi, on dit de l’Amiral Nelson qu’en plus d’avoir inventé Trafalgar Square, il était manchot. Nelson était manchot, ce qui ne l’a pas empêché d’être anglais. Et étrangler d’une seule main, ça n’est pas facile! Quant à être anglais des deux mains, je préfère rester ce que je suis dès aujourd’hui. Anglais et manchot, Nelson était également un grand marin. Il a donné son nom à la mer qui sépare son île du continent. C’est en effet parce que Nelson était manchot que cette mer s’appelle la Manche. La région qui borde la Manche s’appelle la Normandie. Pourquoi? Par correction. En effet, la région qui borde la Mer du Nord s’appelle le Nord. Or, c’est le prolongement de la Mer du Nord qui fait la Manche. Et il est inconvenant de dire «Nord fait la Manche». Mais correct de dire Nord mendie.

Nelson était manchot et je m’interroge. Si celui qui n’a qu’un seul bras est un manchot, un seul œil un borgne, un seul testicule un monorchide, un seul dieu, un monothéiste, celui qui n’a qu’un jeu un Monopoly, celui qui n’a qu’un défaut un monotone, un seul neurone un Manuel Valls, pourquoi celui qui n’a qu’une jambe est-il un unijambiste?

Ça sonne comme une profession. Vous faites quoi dans la vie? Unijambiste. Ça rapporte? Oh, ça permet surtout de faire des économies de chaussures. Pourrait-on dire que Nelson était un unibrassiste? Ou Moshe Dayan, un uniœilliste?

Le suffixe iste donne au mot une connotation volontariste. On serait unijambiste comme on est spécialiste, chauffagiste, communiste ou sadomasochiste, ce qui n’est pas forcément la même chose. Mais les unijambistes, eux, ne sont que des unijambistes. Et jamais des monoguibolles. Surtout, qu’on ne me soupçonne pas de me moquer de leur malheur. J’éprouve une sincère compassion pour les unijambistes. Certains d’entre eux sont des personnalités remarquables. Patrice Evra, par exemple. Il doit être unijambiste puisqu’il joue comme un pied. Qu’il n’utilise d’ailleurs avec précision que dans la tête des supporters de son propre club. On l’oublie trop souvent, l’unijambiste est aussi monopède. Alors que l’homo sapiens est bipède. Contrairement au gastéropode. Le gastéropode a l’estomac dans les talons. Alors que trop d’hommes ont le cerveau dans le pantalon.

Claude Frisoni