Ça va mieux en le disant

Existe-t-il chose plus difficile que de juger ses semblables? Car enfin, si on est semblable, on n’est guère différent, dès lors juger son semblable, cela reviendrait à se juger soi-même? Dans soi-même, il y a m’aime et quand on s’aime on est forcément indulgent. Pour juger quelqu’un, il faut se sentir supérieur, être convaincu d’avoir des qualités et des connaissances meilleures que celles du jugé. Quand tout cela n’est pas réuni, le jugé peut contester le jugement, arguant que le juge ne vaut pas mieux que lui. C’est pourquoi le métier de juge est si compliqué.

On appelle ceux qui ont eu l’audace d’embrasser cette profession des magistrats. Magistrat vient du latin magistratus, qui vient de magister, qui signifie maître. Donc, celui dont le métier est de juger est censé être un maître. Celui qui sait.

Dans les pays influencés par le code Napoléon, on distingue les magistrats du siège et les magistrats du parquet. Les premiers sont indépendants, les seconds dépendent du pouvoir. Ceux du siège sont assis, ceux du parquet sont couchés. En réalité, on ne demande pas aux magistrats de juger, mais d’apprécier des faits et des actes, au regard de la loi. Loi qu’ils n’ont pas écrite, ni votée. Ils ne doivent que veiller à son application. Leur appréciation, leur avis, leur conscience… n’ont d’importance que dans leur façon d’interpréter ladite loi, avec sévérité, compréhension, indulgence, férocité ou atténuation. Mais si la loi prévoit que l’esclavage est légal, l’esclavagiste ne sera pas puni tandis que l’esclave tentant de s’évader, si. Si la loi est injuste, le magistrat se doit de faire appliquer l’injustice. Curieux métier…

En 1941, tous les magistrats français durent prêter serment au maréchal Pétain. Un seul refusa. Il s’appelait Paul Didier. A la Libération, certains des magistrats qui avaient prêté serment à Pétain le condamnèrent à mort. Ils n’avaient pas changé, c’était le pouvoir et la loi qui avaient changé.

Durant cette sombre période, il faut reconnaître que certains de ceux qui avaient juré fidélité à Pétain tentèrent de s’opposer aux violations les plus révoltantes de la notion de justice. L’une d’elles était «la rétroactivité des lois».

Tous n’acceptèrent pas de faire partie des sections spéciales décrites dans le film de Costa Gavras. Dans un Etat dit de droit, une loi ne peut évidemment pas être rétroactive. On ne peut pas punir quelqu’un d’une infraction à une loi qui n’existe pas encore.

Eh bien, une autre notion, tout aussi étrangère à la notion de justice, vient d’être inventée, dans le pays du pauvre Paul Didier. La présomption d’intention de délit. Le Monde nous raconte la mésaventure de deux jeunes interpellés le 8 décembre à Paris. Des policiers ont constaté que leur véhicule avait un feu arrière cassé. Ils les ont alors contrôlés, en ont profité pour fouiller la voiture et ont trouvé une bombe et une arme de catégorie D. La bombe était une bombe de peinture chromée et l’arme, une biellette de direction… Ils ont été placés en garde à vue pour le délit de «groupement en vue de la préparation de violences ou de dégradations». En vue de préparation… Les deux jeunes n’avaient ni casier ni précédents. Les policiers ont reconnu n’avoir rien trouvé en rapport avec une manifestation dans leur véhicule, pas même un gilet jaune. Malgré tout, ils ont baptisé une biellette de direction, arme de catégorie D et deviné des intentions coupables.

Le délit d’intention, c’est à peu près aussi proche du droit que la rétroactivité des lois. On ne vous condamne pas pour ce que vous avez fait, mais pour ce qu’on estime que vous auriez pu avoir l’intention de faire. Le tribunal de Nanterre rendra son verdict le 18 février. Et on saura alors si Costa Gavras a le sujet de son prochain film.

Le plus drôle, c’est qu’il y avait bien une infraction à leur reprocher. Les policiers n’ont trouvé aucun gilet jaune dans leur voiture. Une violation de l’article R416-19 du code de la route. Comme quoi, il n’y a pas d’innocents, mais que des coupables qui s’ignorent