Ça va mieux en le disant

De retour d’un long voyage qui m’a conduit de là-bas à ici en passant par ailleurs, et qui m’a privé du bonheur de vous retrouver jeudi dernier, j’ai pu profiter des insomnies provoquées par le jet-lag pour rechercher, dans l’invraisemblable masse d’infos que la technologie moderne offre à notre sagacité, ce qui risquait de vous avoir échappé.

Et c’est, une fois n’est pas coutume, Le Figaro, journal satirique parodiant Le Gorafi, qui a décroché la palme, en révélant que «les seniors partagent sept fois plus de fake news que les jeunes sur Facebook». C’est une étude américaine qui est arrivée à cette conclusion. Une étude américaine, d’emblée, on se méfie. Mais celle-ci ne prétend pas que fumer protège du cancer, que Monsanto est l’envoyé de Dieu sur terre, ou que Google paye des impôts. Ceux qui ont réalisé cette étude ont découvert que durant la campagne présidentielle de 2016, les plus de 65 ans avaient diffusé sept fois plus de fausses nouvelles que les jeunes de 18 à 29 ans. Les anciens, car de nos jours on est senior à 55 ans, ancien à 65, plus ancien à 70 et vieux au-delà de 90, les anciens donc, seraient plus menteurs, roublards, bluffeurs que les autres.

J’ai fait ma propre enquête. Et elle corrobore totalement celle des Ricains. J’ai une certaine légitimité à donner mon avis là-dessus. En effet, s’agissant de l’âge comme du montage des meubles Ikea ou de la validité d’une carte vermeil, l’expérience prime sur l’intuition. Et ma propre expérience confirme que sur les réseaux dits sociaux, les anciens sont de fieffés affabulateurs. Ça commence avec leur photo de profil, restée inchangée depuis une vingtaine d’années, sous prétexte que ces bazars, c’est trop compliqué à modifier. Parfois, ladite photo est même carrément remplacée par celle d’un acteur célèbre, plus souvent Brad Pitt que Gérard Depardieu. Ensuite, les infos fantaisistes qu’ils relayent, servent soit à consolider leurs rêves, soit à détruire ceux des autres. Qu’il s’agisse de la crème qui efface les rides en deux semaines, du concentré de curcuma qui détruit les cellules cancéreuses avant qu’elles ne naissent, du livre qui explique que boire un verre de vin est plus bénéfique que trois heures de sport (alors qu’en vérité, il faut au moins sept verres de vin pour obtenir ce résultat) ou de la chaîne d’amour garantissant des gains au loto en cas de diffusion ou la mort de toute la famille dans d’atroces souffrances en cas d’interruption, les seniors cherchent soit à se rassurer, soit à refiler des conseils pourris à leurs congénères pour qu’ils dégringolent plus vite qu’eux. Politiquement, ils se partagent entre ceux qui tentent de faire croire que les couleurs jaune et rouge mélangées donnent du brun (alors qu’elles donnent de l’orange), ceux qui veulent persuader qu’en fait elles donnent de l’espoir et ceux qui s’efforcent de convaincre que ces couleurs n’existent pas en réalité et qu’elles ne sont que le résultat d’une illusion créée par des illuminati reptiliens. Tout cela n’est guère surprenant au demeurant. Ce qui l’est plus, c’est ce chiffre de sept fois plus de bobards émanant des vieux que des jeunes. Manque de temps de la part de ceux qui ne profitent pas encore de la retraite? Ou bien, est-ce un signe d’une étape de la vie? Elle commence, quand on est petit et bien sage, avec l’âge de la prière polie; qui se poursuit quand on est ado et imprévisible avec l’âge de la bière vomie, avant, quand on peut enfin y goûter, l’âge de la fièvre au lit et enfin, comme une libération, l’âge de la fière folie. Les seniors, libérés du poids des responsabilités, rompent avec tout ce qui les a ennuyés durant des décennies et se laissent aller à l’insouciance et la fantaisie. Alors qu’en voulant jouer le conformisme, le sérieux et la compétence, les plus jeunes deviennent ennuyeux et tristes. Car, contrairement à ce que disait de Gaulle, la vieillesse n’est pas un naufrage mais juste un autre âge.

Claude Frisoni