Ça va mieux en le disant

En octobre 2017, Europe 1 annonçait qu’Emmanuel Macron avait l’intention de commémorer les cinquante ans de mai 68. Lui qui est né neuf ans après, souhaitait «réfléchir sur ce moment et en tirer des leçons qui ne soient pas « anti » ou « pro » mais tiennent compte de ces événements dans les mentalités actuelles».

Et puis, quelques jours plus tard, le 5 novembre, on apprit qu’il y avait renoncé. Sans doute son ami Daniel Cohn-Bendit l’avait-il dissuadé d’ouvrir la boîte à souvenirs, de peur qu’elle ne se transforme en boîte à baffes. C’est qu’il est toujours périlleux de réveiller un pavé qui dort. L’ancien combattant soixante-huitard, rangé des brancards, a dû dire au président aussi imprudent qu’impudent, «laisse tomber 68, Manu. C’est nul, 68! On était jeunes, on était cons. Viens plutôt participer au tournoi de bridge du MEDEF, il y aura tous les copains».

Les ardeurs commémoratives de Manu furent calmées et on passa à autre chose. Mais, tous ceux qui ont eu le malheur d’oublier un jour l’anniversaire d’un être cher le savent, les représailles peuvent être terribles.

Et cinquante ans, ça n’est pas un anniversaire comme les autres. Certes, le jeune locataire de l’Elysée a mis toute son énergie à fêter le centenaire de l’Armistice de 1918. Mais outre qu’il ne reste quasiment plus de survivants de ce fameux 11 novembre, le souvenir de ce lointain événement a bien peu de prise sur nos contemporains. Beaucoup de Français ignorent jusqu’à la signification de ce jour férié. Et ceux qui en savent un peu plus ont parfois conscience que cet armistice, s’il marqua la fin des combats de la Première Guerre mondiale, fut aussi l’acte fondateur de la Deuxième.

Dans les années en huit, il y avait d’autres choix. Les cent soixante-dix ans de la Révolution de 1848? Il serait douloureux de rappeler que 5.000 ouvriers furent massacrés lors des émeutes de juillet. Et pénible d’évoquer l’élection de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Les quatre-vingt-dix ans de la naissance d’Annie Cordy le 16 juin 1928? Mais la bonne du curé est née Belge, comme la plupart des artistes français. Les soixante ans de la Constitution de la Ve République? Mais plus personne ne veut de cette Constitution fondatrice d’une monarchie républicaine taillée sur mesure pour un général et utilisée de nos jours par des pékins qui n’ont même pas fait leur service militaire. Les vingt ans de la victoire des bleus en Coupe du Monde? Mais leurs successeurs viennent de rééditer l’exploit il y a quelques semaines. Les dix ans de 2008? Mais c’est le nom d’une bagnole à laquelle personne ne souhaite consacrer une fête. Les mille ans de l’an 1008? Mais il ne s’est rien passé cette année-là.

En fait, dans les années en huit, la seule qui valait qu’on lui consacrât un programme de réjouissances commémoratives était 1968. Celles-ci auraient été encadrées, préparées, soigneusement organisées. Des visites guidées auraient conduit les touristes au Quartier Latin, entre la rue Gay-Lussac et la rue Le Goff. Un concours de lancer de pavés aurait opposé les membres du gouvernement aux chefs des oppositions. Un grand concert aurait clôturé les festivités sur le Champ-de-Mars, avec des hologrammes de Léo Ferré et Jean Ferrat.

Au lieu de ça, le renoncement piteux du président a poussé des amateurs à improviser un cinquantième anniversaire dans la précipitation, en plein mois de novembre, sans encadrement ni réelle organisation. C’est bien regrettable. Reste à attendre le 1er janvier pour oublier ce 8 maudit. Mais zut. En 2019, ce sera les deux cent trente ans de la Grande Révolution! La vraie. Celle qu’on apprend à l’école. Vaudrait mieux passer directement à 2020. Vingt, ça ne mange pas de pain. Encore qu’avec un bon fromage. Un de ces délicats produits du terroir qui faisaient dire à De Gaulle: «Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage»?

Claude Frisoni