Ça va mieux en le disant

La morale de la fable de La Fontaine Les Animaux Malades de la Peste, est souvent citée pour souligner la différence de traitement judiciaire entre les riches et les pauvres, les nantis et les démunis, les solides et les faibles… «Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la cour vous rendront blanc ou noir.» Force est de constater que les termes de la conclusion du fabuliste de génie, peuvent être inversés sans aucunement en altérer le (bon ) sens: «Selon que vous serez blanc ou noir, les jugements de la cour vous rendront puissant ou misérable.»

Il y a, bien sûr, des exceptions et si devant un jury américain, la couleur de la peau d’un prévenu est un terrible handicap, sa notoriété et le poids de son compte en banque peuvent adoucir la sévérité du tribunal. O. J. Simpson en est la preuve encore vivante.

Il en va de même des pays. En principe, ceux qui sont peuplés de gens de couleur, au moins de gens à la peau très mate, ne peuvent s’attendre à l’indulgence des gendarmes du monde. Sauf s’ils sont très riches ou surarmés.

L’Arabie saoudite est un pays où on lapide, pend, viole, torture, fouette, discrimine, emprisonne… C’est un pays où les femmes n’ont aucun droit, où l’athéisme est un délit, l’homosexualité un crime, la raison un péché. Où les droits humains sont violés institutionnellement, la liberté de conscience ignorée, celle de la presse bafouée. C’est une théocratie moyenâgeuse, une dictature héréditaire, la monarchie d’Ubu Roi, le royaume des ténèbres où les Lumières sont considérées comme des démons. C’est un Etat voyou, qui assassine au Yémen, bombarde des enfants, affame des populations entières, finance le terrorisme, diffuse les pires idées islamistes, répand la vérole obscurantiste à travers le monde… Bref, une sorte d’enfer, de mal absolu, de cauchemar pour toutes les démocraties bien élevées. Comme ce pays est en outre peuplé d’Arabes, jusqu’au palais royal, on pourrait s’attendre à ce que le bras vengeur de la justice occidentale, toujours si prompte à punir les méchants, à partir en croisade contre les vilains, s’abatte avec vigueur pour lui régler son compte.

Le dernier exploit du royaume wahhabite est l’assassinat présumé d’un journaliste critique au sein même de son consulat en Turquie. Présumé, car on n’est pas près de retrouver les morceaux de l’opposant, sans doute dispersés façon puzzle au-dessus de la Méditerranée. Les diplomates saoudiens ont bien autorisé une perquisition, après le passage d’une équipe de nettoyage professionnelle, ils ont eu du mal à expliquer comment quelqu’un qu’on a vu entrer mais jamais ressortir d’un endroit, peut ne plus y être. Sauf à être ressorti en plusieurs morceaux dissimulés dans des valises. L’affaire est tellement énorme que les dirigeants saoudiens ne sont pas loin d’admettre que le pauvre disparu a peut-être malencontreusement glissé, par inadvertance, dans la déchiqueteuse à papier du consulat.

Face à un tel scandale, les amis du royaume sont embêtés. Trump a dit qu’il allait sévir. Mais pas en suspendant les ventes d’armes à ses fidèles alliés. Macron a froncé les sourcils, les deux d’un coup, ce qui atteste de son mécontentement. Il n’a pas menacé d’arrêter les ventes d’armes à ses alliés, car, a-t-il précisé, l’Arabie saoudite n’est pas un gros client de la France. C’est vrai. Elle n’est que son deuxième client, derrière l’Inde. Deuxième, c’est rien du tout. Juste 12 milliards de dollars. Mais d’autres sanctions vont tomber. La France va supprimer toutes ses exportations de vin vers Riyad. Et les Etats-Unis interdire celles de porc. Bien fait pour eux. Sans bordeaux et sans côtelettes, on verra à quoi ressembleront leurs barbecues dominicaux, à ces garnements. En faire plus, ce serait disproportionné. Selon que vous serez…

Au moins O. J. Simpson jouait-il bien au football, fût-il américain.

L’Arabie Saoudite n’est que 71e au classement FIFA… Bien fait pour eux.

Claude Frisoni