Ça va mieux en le disant

A tous les mauvais esprits qui accusent l’Union européenne de souffrir d’un terrible déficit démocratique, le président de la Commission vient de démontrer le contraire. Au terme d’une consultation qui a mobilisé des millions d’Européens, il a décidé de prendre en compte leur avis. Cette consultation en ligne leur demandait de trancher sur un sujet de la plus haute importance. Jean-Claude Juncker, à qui on avait reproché dans le passé d’avoir déclaré qu’il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités, a cette fois prouvé son attachement profond au respect des volontés de la majorité, en indiquant clairement: «Lorsque l’on consulte les citoyens sur quelque chose il convient aussi ensuite de faire ce qu’ils souhaitent.»

On s’en frotte les yeux ou on se force à en croire ses oreilles, selon qu’on lit ou qu’on entend pareille affirmation. Mais ça fait plaisir. Ça change des manipulations pas si anciennes pour transformer des «non merci» français, néerlandais ou grecs en «oui s’il vous plaît». Consulter les citoyens européens, par-delà les frontières, sur un même sujet, c’est une très bonne idée. La Commission aurait pu demander: «Approuvez-vous la vente des barrages hydroélectriques à des sociétés comme celle qui exploitait le viaduc de Gênes?», «Soutenez-vous la remise en cause de droits fondamentaux dans des pays comme la Hongrie, la Pologne et bientôt l’Italie?», «Vous réjouissez-vous de la transformation de la planète en barbecue géant?». Des questions de ce genre, sans grand intérêt.

Mais J.-C. avait prévenu, dès sa prise de fonction qu’il voulait se «concentrer sur les grands sujets et ne pas perdre de temps sur les petits»… Donc, à moins d’un an des élections européennes, il fallait faire une grande démonstration de pratique démocratique. Juncker a donc choisi de poser la question de la mort qui tue. «Etes-vous pour le maintien ou la suppression du changement d’heure?»

Comme quoi, même une sciatique carabinée n’empêche pas d’avoir des idées lumineuses. Quatre millions et demi d’Européens ont répondu. Soit 0,88% de participation… Je dois avouer que je n’ai pas contribué à ce résultat impressionnant. Il faut dire que le changement d’heure n’a jamais nui à mon sommeil. En fait, il m’a fallu quarante ans pour comprendre comment ça fonctionne. Grâce à un procédé mnémotechnique. En AVril, on AVance sa montre d’une heure. En octobRE on la Recule d’une heure. Et maintenant que je suis au point, ça risque de disparaître? C’est trop bête.

Oser s’attaquer au temps, c’est une incroyable ambition. Jouer au maître des horloges, c’est d’une audace folle. D’après les physiciens, il est impossible de voyager dans le temps. Pour aller dans le passé, il faudrait aller plus vite que la lumière. Ce qui est impossible. Pour aller dans l’avenir, il suffit donc d’aller moins vite que la lumière, ce qui est facile. J’ai essayé, ça marche. On se couche, on ne fait rien et chaque heure qui passe nous amène une heure plus tard dans le futur. Impressionnant. Changer d’heure est une convention. Le temps universel, à partir duquel tous les décalages horaires sont fixés, est calculé à partir du méridien de Greenwich. Ça a été décidé de façon totalement arbitraire en 1884. On pourrait peut-être changer, maintenant, non? J’opterais pour le méridien de Tahiti. Qui est douze heures plus tôt que Luxembourg. Pourquoi Tahiti? Eh bien, c’est très joli, Tahiti. Et ça nous rajeunirait de douze heures, ce qui n’est pas négligeable. Et à 7 heures du matin, heure d’aller au boulot, il serait 7 heures du soir, heure de l’apéro. Je demande solennellement à la Commission de proposer cette solution par référendum aux Européens. Ça leur fera passer le temps. Au lieu de le tuer. Il ne faut jamais essayer de tuer le temps, il finit toujours par se venger.

Claude Frisoni