Ça va mieux en le disant

C’est le genre d’info qui plombe un été, qui gâche les congés payés, qui fait douter de l’existence du Grand Schtroumpf. La boisson des barbecues, celle qui descend comme un rafraîchissement inoffensif, celle qui liquéfie les neurones et dissout l’œsophage mais qui rend les fêtes plus festives et les réunions amicales plus joyeuses, le rosé, ce rosé qu’on ne boit que pendant les mois sans R, ce vin dont le secret de fabrication est mieux gardé que la recette du Caca Colo (à peine sait-on qu’on peut y trouver des traces de raisin), ce breuvage qu’on frappe au freezer pour en neutraliser le goût, eh bien ce liquide n’est pas celui qu’on croyait naïvement qu’il était.

Le scandale a été découvert en France et la première destination touristique du monde ne s’en relèvera sûrement pas. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), un organisme redoutable, un truc qui traque les traces de viande de cheval dans le sorbet à la framboise, a constaté des cas de francisation concernant plus de 70.000 hectolitres de vin. Soit l’équivalent de 10 millions de bouteilles de rosé. Dans près d’un établissement contrôlé sur cinq, le rosé présenté comme français était en réalité espagnol. Dans un premier temps, le lecteur francophone se demande: «So what?» C’est vrai quoi, le rosé espagnol, ça ne peut pas être pire que le rosé français.

Et puis, pour peu qu’il ait jamais goûté une fraise espagnole, le même lecteur se met à douter. Comment ce pays inondé de soleil et de lumière, protégé des frimas et du gel, arrosé avec parcimonie et bénéficiant d’une terre riche si judicieusement travaillée par des agriculteurs au savoir-faire millénaire, comment ce pays béni des dieux peut-il produire des fraises dont le goût ressemble à celui des tomates cultivées aux Pays-Bas? Un héritage lointain des Pays-Bas espagnols?

Mais la Direction truc bidule nous apprend que la différence entre le rosé français et le rosé espagnol ne réside pas dans la saveur. Autrement, les consommateurs abusés depuis plusieurs années auraient fini par découvrir le pot au rosé.

En fait, la différence entre les deux piquettes est beaucoup plus prosaïque. Le litre de rosé français en vrac coûte entre 0,75 et 0,90 euro, le litre de rosé espagnol se négocie autour de 0,34 euro. Donc, en «francisant» leur picrate espagnol, les fraudeurs font la culbute.

Mais ces chiffres méritent qu’on s’y arrête. 0,34 euro le litre de rosé quand le litre d’Evian est à plus d’un euro? D’autant que dans le litre de rosé, il y a déjà quasiment un litre de flotte. Le restaurateur moyen va vendre sa carafe d’un litre de rosé espagnol «francisé» dans les 12 euros. Soit 35 fois le prix d’achat. Le restaurateur moyen n’est pas forcément un escroc. Parfois, il a acheté son rosé espagnol en croyant de bonne foi qu’il était français. Dans ce cas, il l’a payé 0,75 euro. Et il ne le revend «que» 16 fois plus cher. Le restaurateur pas moyen va faire l’effort de remplir des bouteilles de Domaine d’Ott directement au cubitainer de rosé en vrac et revendre le joli flacon dans les 45 euros, soit 130 fois plus cher.

La morale de cette triste histoire, c’est qu’il serait sage, pour faire des économies et préserver son estomac, de n’utiliser le rosé en vrac que pour laver sa voiture et arroser son jardin. Non, pas arroser le jardin, sauf à vouloir le désherber brutalement. Le plus simple est encore de fabriquer son rosé tout seul. En mélangeant du rouge avec du blanc.

En période de fête nationale et de finale de Coupe du monde, on peut y ajouter du bleu. Ça existe le vin bleu. Vraiment. Ça s’appelle du Gik. Ça n’est pas terrible. D’ailleurs, ça vient d’Espagne.

Claude Frisoni