Ça va mieux en le disant

Lors d’une passionnante émission sur France Culture (ben oui, il n’y a pas que RTL et les Grosses Têtes dans le poste), l’historienne Françoise Thom a rappelé combien Orwell avait vu juste avec sa «novlangue», dans 1984. Elle résume le message de l’écrivain visionnaire en une phrase: «Quand on s’exprime mal, on pense mal ou pas du tout. Le but de la novlangue dans 1984 est de parvenir à l’anéantissement de la pensée et de remplacer le sens par le signal.» Une telle entreprise commence par une modification du vocabulaire courant, un changement sémantique progressif.

On assiste depuis plusieurs années à cette mutation du langage. Ainsi, parlant de gens qui fuient la guerre, on ne dit plus réfugiés de guerre mais migrants. De la même façon, on appelle «centres de rétention» ce qu’il n’y a pas si longtemps on nommait camps d’internement.

A ce sujet, la ministre française des Affaires européennes, qui répond au doux nom de Loiseau, a battu des records de pratique de la langue de bois, qui est un dialecte directement relié à la novlangue. Elle a en effet affirmé sans rire: «Il ne s’agira pas de centres fermés, mais de centres d’où les migrants ne pourront pas sortir.»

Cette déclaration n’est pas d’une stupidité affligeante, c’est le résultat d’années d’études, de mois de formation accélérée, de nuits blanches passées à se débarrasser de toute honte, de tout scrupule, de toute conscience. Car Loiseau ne s’est pas trompée, n’a pas bafouillé, n’a pas été victime d’un lapsus. Sa phrase est mûrement réfléchie. Elle est un exemple brillant de ce qu’on connaît sous le nom «d’éléments de langage». Mais cette étape est déjà dépassée. Enrober le propos, abuser d’euphémismes, se vautrer dans la litote, noyer le poisson… tout ça ne suffit plus. Il s’agit à présent de vider les phrases de leur sens en remplaçant des mots intelligibles par un charabia aussi prétentieux que vain. Le Canard enchaîné a ainsi relevé le tweet envoyé par un député En Marche lors d’un séminaire de son groupe politique. Le voici, sans modification ni trucage: «Disruptons les pratiques: on brainstorme ce matin en mode atelier.» Un plouc moyen aurait écrit: «Changeons nos habitudes: on réfléchit ce matin en groupe.»

Mais que ferait un plouc dans une réunion de députés En Marche? L’utilisation de mots creux empruntés au monde de l’audit et de l’entreprise branchée ne sert pas qu’à cacher le vide de la pensée. Ce vide doit être contagieux et le rêve de Big Brother décrit par Orwell, devenir réalité. «Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…)? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer.» C’est l’étape ultime.

Quand le champ lexical des braves gens sera délimité par les borborygmes d’Hanouna, les rimes à deux sous des rappeurs en vue, les âneries des vedettes de la télé-réalité, les barbarismes frangliches des politiques dans le vent (c’est-à-dire pleins d’air), les tweets débiles de Trump, les vannes consternantes à la Hoppen Theid, les corrections intempestives des claviers automatiques de smartphones, les abréviations abruptes des virtuoses des mêmes claviers… l’analphabétisme triomphant assurera la victoire définitive de l’idiotie, puis la dictature des imbéciles. Ceux-là œuvrant pour des gens très cultivés et particulièrement malins qui, du fond de leurs bibliothèques privées, riront d’une plèbe revendiquant son illettrisme comme un bras d’honneur au système. Lequel système se réjouira de la disparition du langage qui autrefois permettait l’expression d’idées critiques ou de projets alternatifs.

Etre dépouillé du langage, c’est se retrouver nu et sans armes. Car, en un mot comme en cent, qui ne dit mot, consent.

Claude Frisoni