Ça va mieux en le disant

Situé à une dizaine de kilomètres de Sarlat et à une demi-douzaine de mon refuge périgourdin, le Château de Saint-Vincent-le-Paluel est en réalité une ruine. Vu de face, il a belle allure, avec ses tours et ses dépendances, au sommet d’une colline dominant la vallée. C’est vu de dos qu’il révèle sa triste réalité.

L’imposant édifice a en effet été brûlé en 1944 par nos amis allemands qui ne l’étaient pas encore. Derrière les façades, il n’y a plus rien. Comme un décor de cinéma, il ne doit être admiré que sous un angle de vue, l’autre étant ce qu’on appelle communément «l’envers du décor». Le site est devenu célèbre grâce au film Le Tatoué, avec Louis de Funès et Jean Gabin.

Mis à part ce souvenir cinématographique, le château avait été oublié, largement soustrait aux regards par une nature exubérante.

Et puis, il y a quelques années, un passionné britannique, charmé par les lieux, avait commencé à débroussailler, nettoyer, restaurer… Mais l’acquéreur avait eu les yeux plus grands que le portefeuille et il s’est vite rendu compte que ses moyens ne lui permettraient pas de redonner à l’édifice sa splendeur d’antan. Sa banque a donc mis la propriété aux enchères. Un restaurateur du coin, pris depuis quelques années d’une boulimie de rachat de tout ce qui se présente, a remporté l’adjudication pour la coquette somme de 830.000 euros. Ce qui pourrait sembler excessif pour une ruine, fût-elle célèbre. Il faut dire qu’autour des tas de pierres, il y a du terrain et sur ce terrain, une jolie longère avec piscine. L’histoire semblait devoir s’arrêter là. Pourtant, peut-être à cause du soussigné, qui a malencontreusement publié sur les réseaux sociaux une photo de lui-même posant devant la charmante ruine, une surenchère a été transmise au tribunal compétent dans les délais prévus. Or, l’offre, supérieure de plus de 80.000 euros à l’adjudication, émane d’une société luxembourgeoise. Vous imaginez l’émoi provoqué par ce coup de théâtre. Au café du village, les partenaires d’apéro m’ont immédiatement regardé avec suspicion. Car si je suis connu au Grand-Duché comme un sinistre Hecke Franzous, je suis plutôt considéré ici comme un envahisseur luxembourgeois. Avec le temps, l’hospitalité locale a transformé cette méfiance en curiosité sympathique pour un des rares spécimens exotiques d’un lointain et méconnu pays. On avait fini par m’adopter. Mais c’était avant. Avant que de l’argent grand-ducal ne permette à des investisseurs mystérieux de mettre la main sur du patrimoine périgourdin. Que diable une société nommée Eram Capital Advisors Luxembourg vient-elle faire dans le coin? Quel projet obscur se cache derrière cette acquisition?

Dans le film Le Tatoué, il était déjà question d’un Modigliani d’une valeur inestimable, tatoué sur le dos de Jean Gabin. De quoi faire fantasmer… Les gens d’ici ont dû penser que je me cachais derrière cette société et que j’avais l’intention de les spolier en mettant la main sur un trésor enfoui sous la tour centrale. Ou bien ont-ils imaginé que le sous-sol de la bâtisse regorgeait de métaux rares ou d’hydrocarbures poisseux?

Toujours est-il que depuis cette intrusion luxembourgeoise dans les affaires périgourdines, on me regarde de travers. Comme quoi, si j’étais trop français au Luxembourg, me voilà trop luxembourgeois en France. Ce qui, le soir du match nul glorieux des Roud Léiwen à Toulouse, n’a pas été facile à assumer. Alors, si la société Eram Capital truc chose voulait bien se dévoiler et révéler la pureté de ses intentions, ça m’arrangerait. Car elle n’est peut-être que le prête-nom d’un concurrent local du restaurateur boulimique? Auquel cas, l’honneur serait sauf. Car ici comme ailleurs, l’étranger est bien moins étrange quand il est bien de chez nous.

Claude Frisoni