Ça va mieux en le disant

Tout le monde a chanté le refrain et le premier couplet de la comptine enfantine Il était un petit navire, «Ohé, ohé matelot, matelot navigue sur les flots». Mais qui connaît les couplets suivants? Dans le premier: «Il partit pour un long voyage sur la mer Mé-Mé-Méditerranée.» Dans le deuxième: «Au bout de cinq à six semaines, les vivres vin-vin vinrent à manquer.» Dans le troisième: «On tira à la courte paille; Pour savoir qui-qui-qui sera mangé.» Et les petites têtes blondes d’entonner en chœur une horrible histoire de famine et de menace anthropophage.

Il en va souvent ainsi des chansons ou des contes apparemment anodins, qui sont en fait d’affreuses chroniques à ne plus pouvoir dormir couché. Mais les enfants n’ont droit qu’au refrain innocent, le reste ne devant pas les effrayer ou les révolter. Il en va de même pour les peuples. A peine élu, le nouveau président français a déclaré, en guise de refrain à la guimauve: «Nous devons accueillir des réfugiés, c’est notre devoir et notre honneur.» De belles paroles de troubadour au grand cœur. Et puis sont venus les couplets suivants. Une loi autorisant l’incarcération d’enfants, des naufragés de la montagne renvoyés dans la neige et le froid, une indifférence inamicale à l’égard des problèmes d’accueil de pays comme la Grèce ou l’Italie. Indifférence qui a conduit les Italiens à se sentir abandonnés et floués par l’Union européenne et à se jeter dans les bras de démagogues sans foi ni loi. Démagogues qui n’ont pas fredonné une chansonnette à l’eau de rose à leurs électeurs mais un chant qui marche au pas, rythmé de bruits de botte, parfumé à l’huile de ricin. Un chant comme ceux que les chemises noires faisaient résonner en attendant les gesticulations ridicules du Duce.

Et de même qu’il arrive que les enfants aiment à se faire peur, surtout quand ils découvrent que les adultes, ceux qui sont censés être raisonnables, les ont longtemps trompés, les électeurs italiens, hypnotisés par les rengaines répétitives de sirènes malfaisantes, ont confié leur beau pays à cette bande de guignols. Qui n’ont pas tardé à se montrer à la bassesse de leur réputation. Violant tous les préceptes moraux, toutes les lois de la mer, méprisant le plus élémentaire sentiment humain, ces salauds ont refusé l’accostage à un bateau transportant 629 êtres humains en danger de mort.

Imaginons une seconde un bateau de croisière avec 629 vacanciers à bord, un de ces monstres qui sillonnent la Méditerranée et parfois défigurent Venise, en danger entre Malte et l’Italie. Salvini aurait-il osé refuser à ce navire d’accoster dans un port italien? Evidemment non.

Et s’il l’avait fait, le monde entier aurait hurlé son dégoût.

S’agissant de ceux qu’on appelle migrants pour ne pas leur reconnaître le statut de réfugiés de guerre, le cynisme criminel du néo-facho n’a choqué que les braves gens, quelques beaux esprits respectables, des journalistes écœurés… mais ni la chorale des faux-culs de Bruxelles ni le soliste monomaniaque de l’Elysée n’ont fait entendre leur voix. Crise soudaine d’aphonie. C’est embêtant quand on sait qu’en matière de droits de l’homme, le silence est tort. Après que l’Espagne a sauvé l’honneur de l’Europe, Macron a retrouvé un filet de voix pour critiquer le cynisme du gouvernement italien. Franchement, fallait oser. La presse italienne, même la plus opposée à l’ignoble Salvini, a crié au fou. Jouant avec la vie de centaines de personnes en détresse, Salvini est un maître-chanteur dont Macron s’est hélas fait le choriste. Alors que pour respecter la tradition française, il eut été si facile d’emprunter quatre vers à une fameuse chanson de Brassens: «Son capitaine et ses mat’lots; N’étaient pas des enfants d’salauds; Mais des amis franco de port; Des copains d’abord!» Mais vogue la galère, la petitesse est un naufrage.

Claude Frisoni