Ça va mieux en le disant

Il y a le facteur de multiplication, le facteur risque, le facteur prix, le facteur numérique, le facteur chance… et puis il y a le facteur des Postes. C’est mon préféré.

C’est le seul agent d’un service public qui se déplace jusqu’au domicile de l’usager. Quotidiennement. C’est celui dont l’amoureux attend avec angoisse la venue pour savoir s’il déposera la lettre tant espérée. C’est celui dont l’adolescent veille le passage pour subtiliser le bulletin de notes dans la boîte aux lettres, avant que les parents ne la relèvent. C’est celui qui apporte les bonnes nouvelles. Les moins bonnes aussi. Mais il le fait à contrecœur. C’est celui qui rompt la solitude des personnes isolées. Qui fait entrer un peu d’humanité dans les foyers tristes de ceux que leur famille a oubliés. C’est même celui qu’on a longtemps soupçonné d’être le père des enfants des femmes délaissées, avec l’expression «c’est le fils du facteur». Et s’il lui arrive de délivrer des factures, c’est uniquement parce que des facétieux ont déplacé le e de facteur pour le mettre après le r. Depuis la généralisation des mails, son sac devrait être moins épais, mais depuis la généralisation du e-commerce, son sac est plus épais.

J’ai eu dernièrement le plaisir de partager un café avec mon facteur. Je précise qu’il avait terminé son service, afin que des esprits malveillants n’aillent pas lui chercher des poux sous la casquette qu’il ne porte pas. Et j’ai appris des choses surprenantes sur ce métier.

La première cause d’accidents du travail chez les préposés à la distribution du courrier, ce sont les attaques de chiens. Insensibles au progrès, les clébards mordent les facteurs aujourd’hui comme hier. Et dans la formation de ces hommes de lettre(s), il y a des cours de psychologie canine. J’ignore si des cours de psychologie humaine sont prévus, mais ces agents de la poste semblent avoir de solides connaissances dans le domaine. Quand ils prennent sur leur temps pour distraire, réconforter, consoler, amuser, encourager… ils remplacent souvent l’ami, le fils, le curé, le médecin ou le psy.

Quand ils ne donnent pas un coup de main pour déplacer un meuble encombrant ou remplacer une ampoule défectueuse. Pour ceux dont la porte n’est jamais franchie par personne, ils sont un peu du monde extérieur qui pénètre dans la maison. Le facteur crée du lien social, de l’empathie, de la proximité… en plus de distribuer du courrier. Depuis des siècles.

Il a fallu attendre le début du XXIe pour qu’en France, des petits génies découvrent que tout ça est offert en plus de la mission ordinaire, en rab, en bonus. Et ceux-là, au terme sans doute d’un séminaire de réflexion intensif, se sont dit, que ces services à la personne, dans le passé gratuits et gracieux, pourraient être tarifés. Et ils ont inventé le service «Veiller sur mes parents». Une campagne de publicité coûteuse et mielleuse plus loin, l’offre est proposée aux usagers. Par abonnement à ce service, les enfants un peu égoïstes ou trop occupés pourront se débarrasser de leur mauvaise conscience en se disant que s’ils ne prennent pas de nouvelles et ne rendent pas visite à leurs parents éloignés, eh bien le facteur le fera à leur place. Et ce que nos braves facteurs ont toujours fait à l’œil coûtera, selon le nombre de visites hebdomadaires, de 40 à 140 euros par mois!

On m’a raconté que les premiers facteurs à avoir rempli cette mission tarifée ont eu droit, une fois rentrés au dépôt, à un contrôle d’alcoolémie! Leurs chefs ayant sans doute vu Bienvenue chez les Ch’tis. Comme si on pouvait faire la conversation à pépé sans goûter sa mirabelle. Ou discuter avec mémé sans déguster un verre de porto. Sont-ils bêtes, ces rois de la rationalisation! A l’école du libéralisme, ils n’ont pas eu de cours sur l’apéro? Forcément non. C’est gratuit. Gratuit, mais tellement payant!

Claude Frisoni