Ça va mieux en le disant

Nos amis chinois… Oui, il est désormais d’usage de faire précéder n’importe quel gentilé de la formule «nos amis». Tout le monde «sont» nos amis. Les Kurdes, qui ont combattu Daech, étaient nos amis. Les Turcs, qui n’ont pas fait exprès de laisser passer plusieurs milliers de candidats au djihad par les salons VIP de l’aéroport d’Istanbul, étaient nos amis. Maintenant qu’ils ont chassé les Kurdes et leur agaçante expérience laïque et démocratique pour installer à leur place les «si-ce-n’est-toi-c’est-donc-ton-frère» de Daech, ils sont toujours nos amis. Nous n’avons que des amis. Le jour où nous aurons enfin des ennemis, il faudra quand même dire nos amis. Nos amis les ennemis.

Bref, nos amis chinois ne manquent pas d’imagination. Ils inventent des trucs tout aussi inutiles que les nôtres, mais moins chers. Il faut faire l’expérience d’une navigation au hasard sur des sites comme Ali Express ou Banggood pour mesurer le degré d’inventivité de ces amis-là. Où vont-ils chercher tout ça? Ont-ils des types qui se creusent la tête pour imaginer des ustensiles dont aucun ami chinois ne saurait quoi faire, mais qui pourraient éventuellement s’avérer utiles pour un cycliste unijambiste dans une région montagneuse plate? J’exagère à peine.

Voici, au hasard, un de ces produits fantastiques. Un rasoir avec manche pour se raser les poils du dos. Il fallait y penser. Ça ne coûte que 9,42 euros, port compris. Bon, étant glabre du dos, comme tous les gens bien élevés, j’ai failli ne pas profiter de l’aubaine, jusqu’à ce que je lise le descriptif: «Vous aider à vous débarrasser des poils du corps sans pincement douloureux… Lisse et sécurité. Pratique pour fonctionner.» Un truc «pratique pour fonctionner», il faudrait être fou pour ne pas l’acheter.

En plus d’être nos amis, nos amis chinois sont pleins de ressources. Et, parfois, ne se contentant pas de nous proposer des appareils intrigants, comme ce superbe «œuf vibrant de forme allongée sans fil, 68 vitesses pour massage pour femmes», dont j’avoue ne pas avoir bien compris ce qu’il est censé masser, (vu qu’il n’a que 68 vitesses et, hélas, pas une de plus), ils nous épatent avec des dispositifs légaux que pas même un énarque, haut fonctionnaire dans l’administration centrale, n’aurait l’idée de concevoir.

Le plus récent fera date dans l’histoire de l’humanité. Il s’agit de noter les citoyens. Pour cela, un gigantesque procédé de surveillance a été mis au point. Grâce à des millions de caméras, à un logiciel de reconnaissance faciale quasi instantanée et à des algorithmes mis en connexion (dont celui du géant du commerce en ligne Ali Baba), les bienveillantes autorités (de nos amis chinois) sont à même d’évaluer les citoyens. Dans la rue, au boulot, dans les transports en commun, au restaurant, aux chiottes, dans l’isoloir (ce qui revient parfois au même), sur Internet (idem), le comportement de nos amis citoyens chinois est soigneusement observé et analysé par nos amis dirigeants chinois. Le mec qui ne tire pas la chasse d’eau, qui crache par terre dans l’autobus, qui vote à mauvais escient, qui n’applaudit pas à l’élection à vie du leader bien-aimé, qui consulte des sites subversifs, qui pète au lit… aura une mauvaise note. Avec comme conséquence un certain nombre de désagréments, allant de l’interdiction de prendre le train à la fréquentation d’un camp de travail forcé. Celui qui fait tout comme il faut recevra une photo dédicacée du président Xi Jinping. Et celui qui hésite entre les deux attitudes se verra attribuer l’appréciation «peut mieux faire».

J’ignore combien de temps il faudra pour que nos pays s’inspirent de nos amis chinois, mais ça ne devrait pas trop tarder. Je connais au moins un retraité zézé qui n’est pas près de recevoir une photo dédicacée du président Micron. Pas seulement à cause d’une mauvaise habitude au lit.

Claude Frisoni