Ça va mieux en le disant

L’institut français de la statistique (Insee) a publié ce mardi une étude sur «l’espérance de vie par niveau de vie». Il ne s’agit pas du genre d’études fantaisistes qui nous apprennent que les hommes nés un mardi ont un plus grand nez que les autres ou que si l’on s’enfonce violemment une cigarette électronique dans l’œil, on peut devenir borgne. Non, l’Insee, c’est du sérieux. Ce service publie des études avec plein de graphiques et de fromages, de courbes et de pourcentages. Les spécialistes de l’Insee se nourrissent exclusivement de données rigoureuses; ils ont une calculette à la place du foie et sont imbattables au sudoku.

La dernière publication du service de la statistique et des études économiques nous apprend que «les hommes les plus aisés vivent treize ans de plus que les pauvres». Treize ans!!! Logiquement, puisqu’on nous explique que l’âge de départ en retraite doit être modulé en fonction de l’espérance de vie, les autorités compétentes (et Dieu sait si elles le sont… pas compétentes mais autoritaires) devraient sans tarder instaurer un système contraignant les plus riches à rester au boulot treize ans de plus que les pauvres. Ce serait dans l’esprit des réformes successives censées «sauver» les régimes de pension. Les smicards partiraient à 60 ans, les banquiers et les énarques à 73… Connaissant le haut degré d’honnêteté intellectuelle et de générosité des responsables, je ne doute pas un instant qu’une réforme de ce type va être votée dans les jours qui viennent.

Un tel changement aurait de nombreux avantages. D’abord, on peut supposer que les caisses se rempliraient puisque les plus riches cotiseraient treize ans de plus sur des revenus plus élevés. Il faut cependant pondérer cet argument, car les plus riches ne contribuent pas plus que les autres grâce à ce qu’on appelle le «plafonnement» des cotisations. En France, qu’on gagne 3.200 ou 150.000 euros par mois, on paye la même chose à la caisse de pension. Au Luxembourg, ce plafond est beaucoup plus décent, puisqu’il avoisine les 10.000 euros (les caisses luxembourgeoises sont beaucoup mieux remplies que les françaises, mais ça n’a sûrement rien à voir).

Ensuite, durant la mauvaise saison, sur les rivages de la Méditerranée, du côté de Cannes ou de Nice, les golfes clairs et les dix-huit trous, les bancs et les filles publics (ques), les cliniques de chirurgie esthétique et les boutiques de vêtements chics, les caisses primaires et les routes secondaires, les clubs de bridge et les salons de coiffure…. ne seraient plus encombrés d’abonnés au Figaro Magazine, de lecteurs de «Vous et votre argent», d’électeurs de «Nous et votre argent», de fans de Line Renaud, d’andropausés libidineux en bagnoles décapotables et de liftées déguisées en cagoles mais pas potables. Tous ceux-là seraient au turbin et ne seraient pas remplacés par des pauvres, trop occupés à payer l’augmentation de la CSG sur leur maigre rente. Bien sûr, tout ça n’arrivera pas. Si les plus riches vivent plus longtemps, c’est en raison d’une phrase de Jésus dans l’Evangile selon saint Matthieu (XIX, 24): «Je vous le dis, il est plus aisé pour un chameau d’entrer par le trou d’une aiguille que pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.» C’est pour ça que Dieu préfère les laisser vivre plus longtemps. La simple idée de les voir arriver près de lui avec leurs polos Lacoste et leurs pantalons de toile Armani bien repassés, leurs conversations rances et leurs dégaines ringardes, leurs certitudes moisies et leur égoïsme nauséabond lui donne des envies de déluge.

Donc, l’âge du départ en retraite ne sera jamais modulé en fonction de la fortune. On ne va pas pénaliser de pauvres gens riches, qui sont déjà punis par Dieu!

Claude Frisoni