Ça va mieux en le disant

Dans une tentative dérisoire et parfaitement risible d’échapper à son pire cauchemar, la mort, l’humanité a inventé deux échappatoires. La religion bien sûr, qui n’a d’autre utilité que de nous convaincre que la vraie vie commence après la mort. Et les nécrologies, qui transforment n’importe quel macchabée en génie irremplaçable.

Ainsi, au lieu de s’insurger contre sa misérable condition, le mortel peut se réjouir de son issue fatale en se disant que chouette, une fois refroidi, il pourra enfin, nonchalamment vautré sur un moelleux nuage et entouré de créatures diaboliquement divines, écouter les louanges débitées sur son compte par la foule des malheureux restés sur terre. La mort n’est plus une horrible perspective, elle est le remède miracle qui transforme un écrivain sans lecteurs en Chateaubriand des temps modernes, un chanteur sans droits d’auteur en héritier direct de Victor Hugo, un politicard sans scrupules en héros superbe et généreux, un fanatique suicidaire en martyr. Il arrive même que la mort répare une injustice et fasse d’un humoriste méprisé et trop ignoré, une référence respectée et indiscutable. C’est ce qui est arrivé à Pierre Desproges.

Songez qu’en 1976, un sondage de la Sofres demandant aux Français de classer les participants à l’émission Le Petit Rapporteur l’avait placé en dernière position, loin derrière Collaro ou Jacques Martin!

Songez que France Inter croulait sous les lettres de protestation d’auditeurs indignés par ses réquisitoires géniaux du Tribunal des Flagrants Délires. Songez que malgré mes intrigues et mon insistance, je n’ai pas réussi à le faire programmer à Luxembourg de son vivant. Une fois terrassé par ce cancer dont il s’était tant moqué, c’est lui qui n’a plus répondu à mes sollicitations.

Pour ceux qui sont nés assez tôt pour subir l’inflation des rigolos pas drôles qui envahissent aujourd’hui les écrans et les scènes, mais hélas trop tard pour être les contemporains du maître, sa fille vient de publier un magnifique livre simplement intitulé Desproges par Desproges.

J’ai eu le bonheur de le recevoir en cadeau de Noël de la part de la mienne, de fille, ce qui prouve d’une part que j’ai été exceptionnellement sage et d’autre part que bon sang ne saurait mentir.

Que dire de ce magnifique ouvrage sinon qu’il doit figurer dans toute bibliothèque d’un honnête homme? D’une honnête femme aussi d’ailleurs, c’est-à-dire d’une femme vertueuse, car chacun sait qu’il y a des femmes trop au lit pour être honnêtes. Que dire donc de cette publication de 340 pages, richement illustrée, contenant autant de documents rares que d’écrits indispensables? Que c’est une bible?

Ce serait lui faire injure que de comparer ce bel ouvrage illustré avec un bouquin sans auteur mais pas sans bassesses, glissé dans les tiroirs de tables de chevet de chambres d’hôtel glauques, là où il devrait y avoir des boîtes de préservatifs. Que c’est une somme? Ce serait utiliser au féminin un mot qui n’a de charme qu’au masculin. Car quand on somme l’homme raisonnable d’acquitter une somme, il doit s’y refuser en prétextant l’heure de la sieste, quand le somme l’assomme. Qu’on peut s’y plonger avec volupté dans quelques-uns des plus beaux textes de Desproges, entièrement ciselés à la main, décorés aux enjolivures de style, avec de vrais morceaux d’intelligence dedans et épicés d’humour ravageur. Bref, si vous n’avez pas d’enfants ou d’amis suffisamment riches ou généreux (ça va rarement ensemble) pour vous offrir cette merveille à 39 euros, faites un emprunt, braquez une banque ou revendez votre télévision, mais procurez-vous ce remède miracle contre la déprime, la paresse intellectuelle ou la bêtise. Si vous ne le faites pas, vous donnerez raison à Monsieur Cyclopède d’avoir écrit: «J’ai un profond respect pour le mépris que j’ai des hommes.»

Claude Frisoni