Ça va mieux en le disant

La période dite des fêtes de fin d’année est de plus en plus prétexte à l’expression d’une angoisse de moins en moins sourde et de plus en plus assourdissante. Il ne s’agit pas de s’inquiéter de savoir si les produits dont nous allons nous empiffrer sont empoisonnés au glyphosate: ça, la Commission européenne vient d’en obtenir la certitude, contribuant une fois de plus à renforcer sa crédibilité et à faire aimer l’Europe par ses citoyens.

Il ne s’agit pas non plus de s’assurer que ce qu’il est convenu d’appeler l’esprit de Noël, c’est-à-dire la générosité, la charité, la bonté, la guimauve dégoulinant des haut-parleurs et remplissant les cœurs, les étoiles dans les yeux et les oursins dans les poches, sera respecté. Non, la vraie question qui taraude les esprits et nuit à la sérénité des douces nuits de l’Avent se résume en quelques mots: «Nos traditions sont-elles menacées?» La situation est décrite comme dramatique. «On» en voudrait à la croix de saint Nicolas, aux crèches, à la messe de minuit. «On» voudrait remplacer l’âne de saint Nicolas par un chameau, la dinde de Noël par du couscous, l’étoile du berger par un croissant de lune, le réveillon par le ramadan.

Qui «on»? Eh bien les envahisseurs mahométans, les islamo-gauchistes et les laïcards blasphémateurs, évidemment. Le péril est réel et terrifiant. Car les attaques sournoises ou frontales contre nos merveilleuses coutumes festives relatives à la Nativité ne seraient que l’avant-goût du terrible phénomène dénommé «remplacement». C’est assez étonnant. Car, pour ma part, dans les rues, les magasins, devant ma télé ou mon ordi, j’ai l’impression d’être soumis tout autant que les années précédentes au matraquage habituel. Tino Rossi me bave dans les oreilles depuis mon plus jeune âge, les marchés de Noël envahissent même les rues des villes du Périgord et proposent les saloperies Made in China de plus en plus tôt, les guirlandes et autres illuminations désorientent les corbeaux qui ne savent plus à quelle heure aller se coucher. Le plus surprenant, c’est que les vigilants défenseurs de nos traditions chrétiennes ne se soient pas rendu compte que le remplacement avait déjà commencé.

Et qu’il fait des ravages. Faut-il rappeler ce qui est arrivé à saint Nicolas? Auquel s’est substitué un usurpateur baptisé Santa Claus ou Père Noël selon les régions du globe?

A la place du bon saint qui se déplaçait avec son âne pour récompenser les enfants sages ou les faire disputer par le Père Fouettard, ce bonhomme obèse, habillé aux couleurs d’une marque de soda, livre en traîneau supersonique, comme un gros feignant, les cadeaux qu’on lui a commandés. Commandés. Ça ne vous dit rien? Qui livre à toute vitesse ce qu’on lui a commandé? Amazon, bien sûr. Saint Nicolas a été remplacé par Amazon et c’est aux musulmans qu’on le reproche. Dans son élan, Amazon ne s’est pas contenté de substituer aux fêtes de la Nativité la plus grosse opération commerciale de l’année. Avec d’autres multinationales, ils ont aussi importé Halloween et, plus récemment, le Black Friday. Avant, seul Bison Futé pouvait décréter un vendredi noir. Désormais, il faut sacrifier au Black Friday. Et au Black week-end. Et au Cyber Monday.

Pour mesurer combien ces nouveaux rites sont conformes à nos traditions, il suffit de se rappeler d’où vient le Black Friday. Il fut un temps où cette célébration désignait la liquidation du reste d’esclaves noirs non vendus par leurs maîtres blancs sur le marché de la place publique. Mais il faut que je vous laisse, je dois aller protester contre le grand remplacement. Et surtout m’initier à Thanksgiving.

Claude Frisoni