Brutalité et brutalisation /un monde immonde

Si je n’avais que deux mots pour nommer l’«immondité» du monde, je retiendrais le couple que forment la brutalité et la brutalisation. Tous les autres, l’injustice, l’inégalité, l’oppression, l’intolérance, la cruauté, etc., leur sont soumis. Il est, ce couple, intimement lié, comme le sont le corps et l’esprit. Ou le coup de poing qu’on assène et les séquelles qu’il laisse dans les consciences.

Commençons par le premier. Si l’on peut oser dire que le capitalisme s’est un peu civilisé pendant les trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, il est revenu à son état brut depuis que la menace dite communiste a été évacuée.

Entendons-nous bien, seul l’Occident aisé a su profiter de ce capitalisme civilisé. Ailleurs, au nom de sa civilisation, il a continué à apporter sa brutalité, les guerres du Vietnam et d’Algérie, pour ne citer qu’elles, sont là pour nous le rappeler.

A vrai dire, dans nos parages, sa brutalité s’est longtemps cachée derrière un paravent, faisant miroiter aux peuples d’Europe occidentale un avenir où les projets d’ascension sociale étaient possibles. Un ouvrier partant en vacances ou envoyant ses enfants étudier, ça ne s’était jamais vu auparavant. Nulle part. Les syndicats, les partis de gauche, se sont glissés dans la brèche pour faire aboutir leurs revendications.

Mais une fois l’ennemi «communiste» mis hors d’état de nuire, le paravent s’est déchiré. Nous en sommes là, aujourd’hui. Ce qui a été accordé est repris, morceau par morceau. Dans une impitoyable lutte de classes menée par les gens d’en haut. Et si contre cette lutte de classes les citoyens n’ont plus d’arme efficace, c’est parce que la brutalité s’accompagne désormais de ce que j’appelle la brutalisation des esprits, le mot abrutissement me semblant trop usé.

Brutalisation, c’est-à-dire assommage et asservissement, afin que nos cerveaux acceptent comme une chose normale la brutalité. Pour cela, il faut la ressasser tous les jours, partout: il n’y a que ce monde-ci qui est possible, serine-t-on. La concurrence inhérente à la loi du marché est salutaire, dit-on, alors qu’elle n’est que la loi du plus fort. On répète, aussi, qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, alors que c’est la brutalité qui la crée. On raconte sans cesse qu’il faut travailler plus pour gagner plus, alors que ce «travailler plus» fait que des millions d’Européens n’ont pas de travail tandis que d’autres millions s’éreintent.

On ajoute, pour couronner le tout, que les revendications sociales sont ringardes, qu’elles viennent d’un autre temps, alors qu’il y a une redistribution éhontée des richesses vers le haut.

Bien entendu, un tel discours on l’a tenu de tout temps. Mais depuis que le mouvement ouvrier est né, il ne passait plus.

A coups de grèves ont été arrachés l’augmentation des salaires, la diminution du temps de travail, la sécurité sociale et bien d’autres acquis. Le monde d’aujourd’hui, nous dit-on désormais, marche autrement. On peut s’en offusquer, mais ce refrain-là, tel un air obsédant, a fini par brutaliser nos têtes.

Jean Portante