La boule de démolition / Un monde immonde

J’ai repensé, ces jours-ci, à un film de Fellini. Prova d’Orchestra. Fellini y met en scène la répétition d’un orchestre symphonique dans une abbaye. Petit à petit, ce petit monde, tourne à la métaphore de la société, où chacun, avec ses petits bobos et ses grandes bassesses, tente de tirer la couverture à soi. Cela prend des airs de radiographie de l’Italie, mais, à partir d’un certain moment, on entend des coups sourds venus on ne sait d’où. Les chocs deviennent plus insistants, puis les murs tremblent, se lézardent et finissent par s’écrouler. La caméra va alors à l’extérieur de l’abbaye et l’on s’aperçoit que de dehors la demeure de ce microcosme est en train d’être démolie par une grosse boule en acier pendue à une grue. Nous voilà dans la métaphore de la menace.

C’est ce que je ressens depuis un certain temps. Nous vivons sur cette Terre qui a mis tant de temps à se faire, en vase clos, nous adonnons, comme l’orchestre de Fellini, à notre quotidien fait de plaisirs et de peines, multiplions coups bas et caresses et faisons comme si ce qui nous préoccupe valait seul la peine d’être tenu en compte. Nous faisons aussi des guerres, sociales, économiques, culturelles, religieuses, militaires, sexuelles. Et la paix, parfois, ensuite. Et des merveilles d’œuvres d’art et d’inventions. Mais pendant tout cela, nous n’entendons pas les coups de la boule qui s’abattent contre les murs de notre existence. Et, cette fois-ci, ce n’est pas une métaphore.

Cette fois-ci, les démolisseurs sont réels, même si l’on ne veut pas les identifier, parce que, contrairement au film de Fellini, les fossoyeurs ont soufflé un opaque nuage dans nos têtes qui nous empêche d’aller les dénicher. Il nous dit, ce nuage, qu’il vaut mieux se démener avec le quotidien, plutôt que d’aller voir du côté de la grande destruction. Et pendant cela, la boule continue sa besogne.

J’ai, dans un documentaire poignant autour des herbicides, entendu un paysan américain défendre bec et ongles le Roundup de Monsanto. On lui demande s’il sait que c’est un produit dangereux, et pour lui et pour l’environnement. Il répond: oui, et alors?

Ce qu’il défend, lui, c’est son lopin de terre, le rendement, bref sa vie, peut-on le blâmer pour ça? Que ça se fasse au détriment du reste il s’en contrebalance. Le nuage est dans sa tête. Il ne veut pas savoir que ceux qui pourraient le ruiner, par la spéculation sur l’alimentation qui affame la moitié de la Terre, par exemple, sont les mêmes que ceux qui lui vendent le poison. Perchés sur leurs grues ils envoient leur boule démolir le monde.

Or si les empoisonneurs prenaient de la distance avec eux-mêmes, ils verraient qu’une autre boule, plus puissante que la leur fait trembler leur édifice. C’est la boule financière qui n’investit plus guère dans l’économie réelle dont ils font encore partie, ou n’y investit que si les bénéfices qu’elle peut en tirer sont astronomiques. Si Monsanto et consorts ne répandent plus à grande échelle leur désastre, les financiers enverront leur boule démolir l »entreprise. Savent-ils, ces derniers, qu’il y a une boule plus lourde encore qui menace de mettre fin à tout, y compris à eux? Celle qu’on appelle timidement le réchauffement climatique, mais qui est en réalité le lent démolisseur de la planète entière.

Jean Portante