Le boucher de Vilnius /«Murer: Anatomie eines Prozesses» de Christian Frosch

Misch Bervard / Alors que le «retörn» de Jean-Pierre Super continue de battre tous les records de fréquentation pour un film «petit-ducal», il sort cette semaine sur nos écrans une nouvelle coproduction luxembourgeoise qui risque malheureusement de ne pas attirer autant de monde. Il s’agit d’un «courtroom drama», donc d’un drame judiciaire qui se joue pour la majeure partie dans le huis clos d’une salle d’audience: on y parle allemand, yiddish et hébreux, et le film dure 137 minutes. On dira que ce sont des prémices assez difficiles, mais par lesquelles il ne faut en aucun cas se laisser décourager.

Murer: Anatomie eines Prozesses raconte le procès fait en 1963 en Autriche à Franz Murer qui, de 1941 à 1943, était préposé aux affaires juives à Vilnius et connu sous le nom de «boucher de Vilnius». Sous sa responsabilité, la population du ghetto juif de la ville est réduite de 80.000 personnes à 600. En 1948, après la guerre, il est d’abord condamné à Vilnius même: vingt-cinq ans de travaux forcés, pour avoir envoyé 5.000 juifs à la mort, et pour en avoir personnellement tué deux. En 1955, il est remis à la justice autrichienne… qui décide de ne pas le poursuivre davantage. Il vit donc en liberté jusqu’à ce qu’en 1962, sur une intervention juridique de Simon Wiesenthal, il soit à nouveau arrêté et traduit en justice. C’est ce deuxième procès – pas très présent dans la mémoire collective – que le réalisateur autrichien Christian Frosch a choisi d’autopsier dans son dernier film, et dont la salle d’audience a été reconstruite pour l’occasion dans les studios de Kehlen au Grand-Duché. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le film n’est pas vraiment un film «de décors». On y voit très peu de plans d’ensemble de cette salle de tribunal, jusqu’à la fin où l’on découvre l’énorme «Bundesadler» trôner au dessus des juges, et celui-ci n’est évidemment pas sans nous rappeler le «Reichsadler» des Nazis. Le reste de la mise en images est plutôt caractérisé par des plans serrés, à la longue focale, qui mettent en évidence les visages et les réactions des participants, en allant les chercher par de subtils mouvements de caméra, d’acteurs ou des changements de point.

Formellement, il n’y a pas d’effet, mais une mise en scène des plus classiques, qui laisse donc la part belle aux acteurs et aux dialogues. Et même si, pour la plupart des spectateurs, l’issue du procès, et donc le dénouement du film, est connue, l’œuvre de Christian Frosch reste aussi passionnante qu’un bon thriller judiciaire de l’époque John Grisham, ou qu’Anatomy of a Murder (1959) de l’autre Autrichien, Otto Preminger, auquel se réfère évidemment le titre.

Ce qui est intéressant, c’est que Murer: Anatomie eines Prozesses est aussi un film sans héros. Il n’y a pas ici de James Stewart omniprésent, qui dominerait la distribution a première vue assez classique des rôles: le jeune procureur peut-être un peu naïf, l’avocat de la défense qui semble se faire un plaisir en démontant les témoignages des rescapés juifs, et le juge principal, lui-même ancien fonctionnaire de la NSDAP au temps des faits.

Les vrais protagonistes sont, bien sûr, les témoins survivants, et s’il y avait un tout petit regret à formuler par rapport au film, c’est que ceux-ci sont un peu trop nombreux dès la première partie du film, ce qui rend difficile pour le spectateur de distinguer leurs situations personnelles et les relations entre eux.

Mais comme ils sont tous, sans exception, interprétés de manière extrêmement juste et simple, par des acteurs peu connus, voire inconnus, ils arrivent malgré tout à nous dresser des portraits à la fois personnels et universels, historiquement ancrés et en même temps d’une actualité brûlante. Parce qu’évidemment il est impossible de regarder ce film, par lequel le réalisateur dresse un sombre état des lieux de l’Autriche dans les années soixante, sans tirer des parallèles avec ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays et bien d’autres.

En tout cas, si la Seconde Guerre mondiale et le travail de mémoire collective («Vergangenheitsbewältigung») étaient déjà au départ de nombreux films et coproductions luxembourgeois, le Murer de Christian Frosch, coproduit par Paul Thiltges, devrait se trouver en tête de gondole du rayon exportation de notre production cinématographique