BILLET Temps de mûres

Ah, prononcer le mot «succulent» de telle manière qu’en l’entendant on a l’impression… de mordre dans une mûre! Et d’avaler du même coup le dernier quartier de l’été, car, oui, c’est alors que le sauvage mais comestible fruit de la ronce arrive à maturité – ce que prouvent les épineux buissons du genre qui, pour l’heure, ploient sous les baies. Celles-là qui trahissent le maraudeur en tatouant la commissure de ses lèvres d’un ourlet violet. Au même moment, alignées par dizaines sur les fils (à linge ou électriques), des hirondelles observent le ballet des étourneaux picorant la terre moissonnée.

C’est une journée ordinaire. Qui, lors de ses vols de nuit, rêve de «contempler un archipel de petites lumières». Une journée en tout point pareille aux après-midi(s) d’août de mon enfance, entre mon père – qui aurait aimé connaître le nom des fleurs – et ma mère qui toujours aime regarder de la terrasse la lumière oblique, une main sur un livre ou un géranium à soigner, l’autre à filer le silence comme une laine – ce qui lui permet de réveiller des couleurs, des voix aussi.

Il fait doux, comme s’il n’y avait ni échec ni retraite. Juste comme une poussière, un soupir du temps, ou un secret, que le plumeau dérange… pour lui donner ainsi l’occasion d’en remettre une couche.
Marie-Anne Lorgé