Belval: Les Terres rouges passent à la matière grise

Photo: Editpress / Alain Rischard

Michel Petit / L’Université investit Belval, partagé entre Esch-sur-Alzette et Belvaux (Sanem). Elle vivra sa première rentrée académique dans cette cité nouvelle qui draine déjà 9.000 personnes.

14 septembre 2015, une date clé. Celle de la première rentrée académique de l’Université du Luxembourg. Se donneront rendez-vous à Belval les enseignants et étudiants en Lettres, Sciences humaines, Arts et Sciences de l’Education (FLSHASE) ainsi que ceux de la faculté des Sciences, de la Technologie et de la Communication (FSTC). Pendant ce temps, restera au Kirchberg et au Limpertsberg la faculté de Droit, Economie et Finance (FDEF).
La résurrection de Belval ne date certes pas d’aujourd’hui. Beaucoup y vivent déjà, y travaillent, s’y distraient, consomment. Mais, ce mois de septembre, après les déménagements de l’été, verra les premiers universitaires débarquer.
Indirectement, l’Université a posé ses premiers jalons dès 2011, lorsque s’est implanté le Luxembourg center for systems biomedicine. En 2005 déjà, sur ce qui fut une friche industrielle, la Rockhal, alias le Centre de musiques amplifiées, s’est d’emblée transformée en temple du rock et de la chanson française.
Dexia n’a pas tardé à bâtir là une tour rouge, rouge comme les Terres, véritable ruche. Quant aux anciennes «soufflantes», elles ont profité de l’année de la capitale européenne de la culture, focalisée sur Luxembourg et la Grande Région, pour se convertir à l’expression, celle du savoir et de l’esthétique. Ouvert aussi, depuis 2007, le Belval Plaza où se vêtir, se distraire, s’amuser, se cultiver. En d’autres termes, les universitaires ne débarquent pas dans un désert inanimé: 4.000 employés déjà, 1.400 résidents, les 1.500 élèves et enseignants du lycée. Avec les 2.000 étudiants de demain et le personnel de l’Université, Belval dépassera allègrement une population de 9.000 âmes.

Agora, berceau de la cité

Ainsi l’ont voulu les promoteurs, Belval se transforme en laboratoire d’urbanisme voué à la science, au savoir, à la culture, à l’entreprise aussi puisque quelques start-up s’y développent. Dévolue aussi à la vie de tous les jours car la cité, à moins qu’il ne s’agisse d’une véritable ville, joue sur tous les axes de l’existence, sur une large mixité des fonctions.
Le concept global est né vers l’an 2000 lorsque, à la fermeture des laminoirs, l’Etat a pris langue avec feu l’Arbed (bien avant la naissance d’ArcelorMittal). Les partenaires, réunis dans la société Agora, ont choisi de transformer les vestiges en quartiers orientés résolument vers le futur, intellectuels surtout. Transformer, certes, mais en mettant en valeur l’un ou l’autre témoin du passé sidérurgique.
Sur cette base, Agora, planificatrice d’un terrain de 120 hectares, et l’établissement public Fonds Belval ont confié, à l’issue d’un concours, les plans d’ensemble au bureau d’urbanisme Jo Cœnen & Co (de Maastricht) et au paysagiste Lubbers (Pays-Bas également).
D’emblée germa l’idée d’une Cité des sciences et de l’innovation là où, au milieu du dix-neuvième siècle, la forêt «Esher Bësch» gardait encore son statut désuet de siège des légendes locales, d’Esch à Belvaux. Une Cité qui intégrerait au mieux les reliques de ce qui fut la plus grande aciérie du pays.
Agora s’est ainsi fendue de ce qu’elle appelle «l’un des plus ambitieux projets de développement urbanistique en Europe».
Et les vestiges protégés, ce n’est pas rien. Tout d’abord, Agora a élu domicile dans l’ancien «bâtiment de direction». Deux anciens hauts-fourneaux, l’un légué par l’Arbed, l’autre acheté par l’Etat, dominent l’ensemble du haut de leurs 90 et 82 mètres. Ils semblent protéger la «moellerei», le silo de coke et de minerai, qui abritera la bibliothèque universitaire et le Centre national de la culture industrielle.
L’urbaniste a également intégré des portions de la voie d’accès surélevée qui reliait les halles de coulée des hauts-fourneaux. Protégées également, la «torchère» ainsi que les «soufflantes», cet impressionnant bâtiment construit début du siècle et mesurant 160 mètres de long sur 70 de large. On ignore encore ce que le bâtiment abritera sous sa charpente reprise dans l’inventaire des monuments historiques. Quant à la pépinière d’entreprises, elle œuvre dans les anciens vestiaires et ateliers.
Progressivement, la ville nouvelle qui, à terme, rassemblera près de 25.000 habitants, s’articulera autour de 4 quartiers résidentiels, dont les habitations seront orientées vue sur les hauts-fourneaux par ici, vue sur le parc par là. Les concepteurs donnent à chacun des quartiers une particularité. L’un, doté d’une école, d’infrastructures sportives aura (vers 2018) une vocation davantage familiale. Un autre ensemble, au nord de Belval, sera plus urbain. S’y construira une maison de retraite.
Le «Square Mile», lieu de vie et des affaires, se veut «tendance» animé par un public plus jeune, plus international. Enfin, les Terrasses des hauts-fourneaux deviendront le cœur de Belval, où se croiseront aussi les salariés, les chercheurs, les étudiants, les acteurs culturels.

Carrefour de la pensée

La Cité du savoir, carrefour des têtes pensantes et moins pensantes, rassemble quantité d’institutions comme les administrations de l’emploi, de l’environnement, de la gestion de l’eau, la commission nationale de la protection des données (CNPD), les centres publics de recherche comme le CEPS, Gabriel Lippmann et Henri Tudor, ces deux derniers fusionnés désormais au sein de LIST (luxembourg institute of science and technology). Sans oublier les quelques bureaux d’architecture.
Belval, une histoire qui prépare l’avenir. Une longue histoire qui se décline forcément au passé, intimement liée au développement du Luxembourg. La préservation des vestiges est un autre enjeu par lequel Agora tient à rendre hommage aux exploits de tous ceux qui ont contribué à l’entreprise sidérurgique sans laquelle le Luxembourg ne serait certainement pas ce qu’il est devenu.
Belval n’a pas connu que la sidérurgie. La découverte de sources d’eau minérale marque ses débuts. Voici près de cent cinquante ans, l’inventeur, Joseph Steichen, par ailleurs conseiller de la Cour supérieure de Justice, commercialisait le précieux liquide, soit 30.000 bouteilles dès la première année d’exploitation. La forêt fut défrichée en 1909, pour construire une première usine et des hauts-fourneaux dont sortaient, dès avant la Grande Guerre, plus d’un million de tonnes de fonte, d’acier et de produits laminés.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au temps de la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA), Jean Monnet lançait à Belval la première coulée européenne.
Mais, à l’issue de plusieurs vagues de modernisation de l’outil, les années soixante-dix trahissaient les premiers signes d’essoufflement. Pour preuve, voici juste vingt ans, des industriels chinois, de Kisco steel group, achetaient un haut-fourneau pour le déménager dans la province de Yunan.
1997 sonne le glas de l’activité sidérurgique locale. La fin aussi du dernier haut-fourneau luxembourgeois. Le 31 juillet fut lancée, juste à titre symbolique, la toute dernière coulée.
S’ensuivit une véritable tempête de cerveaux qui accoucha de cette Cité du savoir, au carrefour de la matière grise.