La banalisationde l’extrême droite / L’Europe ça s’explique

Qui ne se souvient de la tempête soulevée par la formation du gouvernement ÖVP-FPÖ au début des années 2000. En ces années, le parti de Jörg Haider, qui n’avait cessé de se radicaliser, finit par inquiéter l’ensemble de la classe politique européenne. Sous l’impulsion de Jacques Chirac, les autorités politiques des Etats membres de l’Union européenne décident de limiter leurs rapports avec le gouvernement autrichien à une stricte relation de travail. Aucun journal, aucune émission de radio, aucun commentaire politique, à l’époque, ne fait l’impasse sur ce qui était alors considéré par nombre d’observateurs comme le dépassement d’une ligne rouge.

De nos jours, plus rien de tel. Un jeune ambitieux, Sebastian Kurz, le rêve de toutes les belles-mères, remporte les élections au terme d’une campagne électorale dans laquelle il prend peu de distance par rapport au discours musclé de la tête de liste du FPÖ, Heinz Christian Strache. Kurz décide de le ménager parce que sans lui il ne pourra pas accéder à la chancellerie. Il réussit son pari et mènera le gouvernement avec son allié de l’extrême droite dans les années qui suivent. Silence assourdissant, cependant, autour de la nouvelle réalité politique autrichienne. N’importe quel événement, aussi banal soit-il, fait plus de bruit dans les médias et dans la rue que la formation du nouveau gouvernement à Vienne. Et pourtant, les interrogations persistent. Le potentiel de radicalisation du FPÖ n’a pas disparu, au contraire. Des positions dures sont articulées par ses dirigeants actuels de façon de plus en plus décomplexée. Pas l’ombre d’une empathie pour les hommes, les femmes, les enfants qui fuient la guerre, la torture, le viol, les violences. Pas la moindre volonté de partager les charges liées à l’accueil des réfugiés entre les Etats membres de l’Union européenne. Exclusion, éloignement, dissuasion deviennent les maîtres mots d’une politique de rejet, même si ses protagonistes recourent encore à l’une ou l’autre précaution oratoire. Ils rejoignent en cela les gouvernements des pays de Visegrad, et parmi eux la Pologne, la Hongrie, les Républiques tchèque et slovaque, au point de se demander s’ils ne souhaiteraient pas devenir le cinquième pays du groupe de Visegrad.

Tout cela est peu rassurant. Ce qui est plus inquiétant encore, c’est la banalisation du fait de voir accéder des gens de cette trempe aux plus hautes fonctions de l’Etat. Quelques élus grecs et bulgares qui font le salut hitlérien, des nazis qui viennent de se faire élire au Bundestag, le refus catégorique par un nombre croissant d’Etats membres d’accepter des demandeurs d’asile dans le cadre d’un partage des charges décidé par l’UE, tout cela n’a rien de banal. Est-ce à dire que nous serions impuissants face à cette dérive? Il n’y a pas, me semble-t-il, de fatalité dans tout ça, à moins de reporter la formation du gouvernement allemand aux calendes grecques, à moins de laisser Emmanuel Macron seul avec sa vision de relancer la construction européenne, à moins d’ignorer tout le potentiel dont disposent nos Etats membres en réponse aux défis gigantesques auxquels nous confrontent la globalisation et la digitalisation. Tout nous invite à être créatifs et un peu plus solidaires. Le recentrage sur les valeurs fondamentales de l’Union européenne, un parler vrai, chiffres et arguments à l’appui, et un plus grand partage de souveraineté dans les domaines où la conjugaison de nos capacités peut faire bouger les lignes pourraient aider nos pays à transcender une indifférence complice des pires dérives.

Charles Goerens