Banalisation

 

Charlotte Bruneau /Accuser les autres de nos maux n’est pas un phénomène récent. L’argument passe-partout explique cette tendance en démontrant qu’une société aisée accepte l’«autre» tant que tout va bien – même si cette tolérance prend généralement la forme d’un acte de bonté, d’une humeur charitable.

Mais comme cette tolérance dépend du bon vouloir subjectif des autochtones, c’est une faveur qui peut être confisquée à tout moment. Pas forcément quand l’«autre» change dans sa façon de coexister avec «nous», mais surtout quand «nous» allons plus mal.

Lors de la peste noire, un clergé impuissant tenta de masquer son ignorance en laissant le peuple accuser les étrangers, les hérétiques et les juifs du fléau.

Tout comme récemment, certains politiciens américains se servirent de ce même empressement populaire à accuser l’«autre» en suggérant que l’immigration menaçait de contaminer les Etats-Unis avec le virus d’Ebola.

On se sert de boucs émissaires non seulement quand les choses vont mal, mais aussi comme stratégie politique.

L’attentat contre Charlie Hebdo a ainsi permis à François Hollande de se profiler comme l’homme fort de la nation. Sa cote de popularité remonta rapidement en flèche.

D’autre part, la Pegida allemande est née à Dresde, une ville qui ne recense qu’environ 3% d’étrangers et 0,1% de musulmans. Ainsi, cette prétendue peur d’une «islamisation de l’Occident» ne se base pas sur une réalité quotidienne et vécue.

C’est bien plus la difficulté à analyser une situation politico-économique jugée insatisfaisante qui pousse à se servir de boucs émissaires.

Mais actuellement, l’antipathie à l’encontre de tout ce qui n’est ni blanc, ni judéo-chrétien, semble avoir acquis une dynamique qui dépasse l’ignorance et l’instrumentalisation politique.

Au premier abord, il s’agit d’une situation paradoxale: alors que des bandes d’excités par-ci par-là manifestent contre les étrangers, ils sont généralement dépassés en nombre par leurs opposants.

Et depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, nombreux sont ceux qui souhaitent relancer le débat de l’intégration en France.

Mais pourtant, c’est le fait que des groupuscules osent actuellement prêcher l’intolérance aussi ouvertement qui pousse à l’inquiétude. Il semble que leur discours soit devenu une réalité, une réalité à laquelle on s’habitue petit à petit.

C’est peut-être lié au fait que leur argument simpliste («les étrangers qui ne s’intègrent pas doivent disparaître») existe depuis des années, et qu’il est aujourd’hui simplement banalisé: cette «décomplexisation» a fait de l’intolérance non plus un sentiment honteux, mais un droit qui se revendique.

Peut-être que ces arguments ne disparaîtront qu’une fois qu’ils auront fait suffisamment de victimes. Mais espérons qu’il ne faille pas une montée de racisme et d’islamophobie meurtrière avant que la honte ne reprenne le dessus pour écrire une nouvelle page dans l’Histoire de la mauvaise conscience collective en Europe.