Autour d’une mort prématurée

Pierre Dillenburg /A chaque réveil, nous devrions réfléchir au temps qu’il nous reste. Car, même à une époque où les gens, grâce surtout aux progrès de la médecine, vivent en moyenne plus longtemps et où le nombre de centenaires devient plutôt surprenant, nous ne savons que trop bien que nous sommes mortels. Du moins jusqu’à nouvel ordre!

J’ai des moments où je l’accepte assez difficilement en pensant à tout ce dont je ne serai plus le témoin. Et puis il y a ceux où, en face de ce qui se passe dans le monde, je ne ressens plus aucune envie d’atteindre un âge biblique.

Je l’ai déjà dit souvent, ceux qui ont grandi et vécu chez nous depuis la Seconde Guerre mondiale ont eu beaucoup de chance à moins que leur santé ou un sort sournois ne leur aient joué un mauvais tour.

Quand on pense à tout ce qu’ils ont connu comme progrès, commodités et avantages! Mais ceux qui vivent sur notre planète depuis un siècle, ceux qui ont perdu leurs grands-parents ou parents lors d’une épidémie, leur père à Verdun ou leur frère ou mari à Stalingrad ou sur les plages de Normandie, ne sont pas en reste car ils ont vu rouler les premières voitures, ont avalé les premiers antibiotiques et les premières vitamines et utilisé les premiers téléphones.

Certains ont fait de grandes carrières ou ont vécu d’émouvantes histoires d’amour. Mais aucun d’eux n’a échappé aux revers, aux déceptions et aux chagrins qui ponctuent la vie humaine. Un des plus grands consiste pour chacun de nous en la perte d’un être cher. Si celui-ci est arraché à la vie d’un instant à l’autre, tout semble s’écrouler.

Je viens de le revivre dans une des branches de ma famille où la dernière cousine survivante de mon père va bientôt fêter son centième anniversaire. Mais c’est son petit-fils qui a été terrassé en un instant par une rupture d’anévrisme en revenant de sa traditionnelle promenade matinale avec son chien.

Que dire à la veuve, à son fils, aux parents, sinon essayer de les consoler un peu en les serrant dans les bras et en pleurant avec eux?

Il n’y a pas de mots pour répondre à leur question du «pourquoi?». Même le curé n’avait pas de réponse mais a essayé de soulager la douleur des proches en parlant dans son homélie du fameux au revoir dans l’au-delà. Pour ceux qui y croient commence alors une plus ou moins longue période d’attente. Les autres devront se faire à l’idée qu’ils ne reverront plus jamais l’être cher. Dans l’un et l’autre cas, ils essaieront de dialoguer avec le disparu. Mais son silence leur fera bientôt comprendre que le parcours sur terre du disparu est vraiment arrivé à son terme.

Je n’avais plus revu l’église de ma jeunesse depuis qu’elle a connu une cure de jouvence. L’imposant baldaquin aux anges du Jugement dernier trône toujours dans le chœur et les couleurs des chapiteaux et des arcs porteurs sont venues égayer les voûtes du sanctuaire. Mais comment a-t-on pu garder derrière l’autel cette soi-disant œuvre d’art – une sorte de paravent aux formes blanches torturées au-dessus duquel flotte une couronne en forme de soucoupe volante – qui jure avec le reste de l’architecture et qui devrait tout au plus avoir sa place dans une église très moderne?

Il m’aurait suffi en l’occurrence de pleurer uniquement pour celui qu’on a dû enterrer beaucoup trop tôt et dont l’âme semblait flotter au-dessus de la nombreuse assistance qui compatissait, le cœur lourd et les larmes aux yeux, au chagrin d’une famille inconsolable. Pour elle, la Saint-Valentin sera dure à supporter.

 

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